Seule sur la plage la nuit

Bamui haebyun-eoseo honja (Corée du sud, 2017), un film de Hong Sang-Soo avec Min-Hee Kim, Young-hwa Seo et Hae-hyo Kwon. Durée : 1h41. Sortie France : 10 janvier 2018. Produit par Jeonwonsa Film Co. et distribué par Capricci.

Dans les détours et les trébuchements des échanges se laisse deviner un arrière-plan plus grave : un vent de scandale et d’adultère qui entoure la jeune femme esseulée et jette le discrédit sur sa relation agonisante. Son congé se révèle peu à peu pour ce qu’il est : une fuite, un exil, une relégation dont sourdent la solitude et l’opprobre. Seule sur la plage la nuit s’avance ainsi comme un film de coulisses et d’à-côtés, déserté par un drame qui semble avoir eu lieu en un autre temps et en un autre endroit, laissant place à la douleur et surtout à son lent cheminement pour se faire jour. Tout, dans l’errance de Yeong-hui, se présente alors selon deux facettes infiniment réversibles : la surface simple, excessivement banale, des choses et, derrière elles, les gouffres de mélancolie, d’attente, d’amertume, d’incertitude, qu’elles recouvrent. Suprême indétermination du cinéma d’Hong Sang-soo, qui fait de l’anodin le trajet le plus sûr vers les plus profonds, parfois les plus rugueux, sentiments humains.

Le plus surprenant étant la façon dont le rêve (l’inconscient ?) s’invite ici, sous la forme d’un « homme en noir » surgissant plusieurs fois au-devant de Yeong-hui, pour commettre des actes incongrus (laver les carreaux, enlever l’héroïne comme un baluchon) ; silhouette venue trouer le récit comme un retour halluciné de l’homme qui manque. C’est ainsi que l’émotion se loge dans les recoins les plus inattendus des films d’Hong Sang-soo. Notamment dans ces quelques scènes gratuites, où Yeong-hui s’abandonne tout entière à des « actes de grâce » : prier avant de traverser un pont ou fredonner une ritournelle in extenso lors d’une pause cigarette, toutes choses qui ne servent à rien (au regard de la dramaturgie), mais qui tiennent, ne serait-ce qu’un instant, la douleur en respect. — Mathieu Macheret, Le Monde

Les Bas-fonds new-yorkais

Underworld USA (États-Unis, 1961), un film de Samuel Fuller avec Cliff Robertson, Robert Emhardt et Dolores Dom. Durée : 1h39. Reprise France : 10 janvier 2018. Produit par Globe Enterprises et distribué par Park Circus.

On connaît le goût de Fuller pour les mélanges détonants : Underworld USA, titre en forme d’hommage au premier film de gangster, l’Underworld de Sternberg en 1927, convoque tout à la fois la détermination vengeresse et l’emphase des tragédies shakespeariennes, le romantisme noir d’un Comte de Monte-Cristo plongé dans la pègre new-yorkaise et les tristes récits de vie des prostituées et truands sans ambition que le jeune Sammy a côtoyés durant ses années de journalisme à Park Row. C’est dans cet improbable combo de majesté et de vulgarité que Fuller s’avère un brillant metteur en scène : son Tolly, petit frère du Skip McCoy du Port de la drogue, est le parfait avorton de cette humanité rampante des bas-fonds new yorkais, fils d’une prostituée morte en prison et d’un père minable truand et incapable de lui donner une éducation, à qui il voue pourtant une admiration sans borne. Un soir de nouvel an, tandis qu’il profite de l’ivresse des badauds pour leur faire les poches, Tolly assiste muettement au meurtre de son père, rossé par quatre ombres parmi lesquelles il ne reconnaît qu’un visage. Il n’aura désormais d’autre obsession que celle de venger la mort de son vieux, refusant l’aide de la police comme le veut la règle de son milieu. Sans plus d’hésitation, Tolly entame une carrière de délinquant pour se rapprocher des assassins de son père : de maisons de correction en pénitenciers et jusqu’au sommet d’un syndicat du crime où prospèrent ses ennemis, devenus barons de la drogue et maquereaux. — Critikat

The Box

The Box (États-Unis, 2009), un film de Richard Kelly avec Cameron Diaz, James Marsden et Frank Langella. Durée : 1h55. Sortie France : 4 novembre 2009. Produit par Media Rights Capital et distribué par Wild Bunch.

En adaptant une rikiki nouvelle de Richard Matheson, on pensait Richard Kelly revenu un peu sur terre après les sphères en lévitation de ses labyrinthiques Southland Tales. The Box s’en éloigne pourtant assez rapidement et emmène son petit pitch d’épisode de The Twilight Zone vers une autre dimension, finalement pas si éloignée de ce mélange ambitieux d’incongru, d’inquiétude et de métaphysique qui caractérise ses deux premiers films. La première moitié du long métrage lance une multitude de pistes excitantes où la science marche main dans la main avec la magie, où les corps sont meurtris par d’étranges infirmités, dans une atmosphère de parano 70’s parfaitement rendue. La force de la mise en scène de Kelly est là, un peu à l’image de celle d’un Shyamalan, installant son angoisse sans sirène d’alarme, naviguant entre absolu premier degré et ironie sans se soucier un instant du ridicule. Classe, vénéneux, hanté par la musique signée Arcade Fire et porté par l’interprétation de Cameron Diaz qui a déjà montré, de Vanilla Sky à Dans la peau de John Malkovich, que ses grands yeux tristes pouvaient faire d’elle autre chose que la blonde solaire de ses comédies, The Box partait avec pas mal d’atouts. Mais la deuxième moitié du film flanche. — Film de Culte

The Box est plein de très bonnes idées et diffuse une étrangeté géniale, avec une intrusion dans le réel d’éléments qui relèvent du rêve façon Lynch, mais plus le scénario se déroule et plus l’explication se déroule et ferme un à un les questionnements ouverts par le récit. C’est tout de même sympa de voir Cameron Diaz sortir de ses rôles habituels pour faire quelque chose d’un peu barré.

Matrix

The Matrix (États-Unis, 1999), un film de Lana et Lilly Wachowski avec Keanu Reeves, Laurence Fishburne et Carrie-Anne Moss. Durée : 2h15. Sortie France : 23 juin 1999. Produit par Silver Pictures et distribué par Warner Bros.

C’est assez incroyable de se dire que Matrix premier du nom est sorti il y a près de 20 ans. Le film est resté un vrai chef d’œuvre à mes yeux, les effets spéciaux n’ont pas pris une ride. À la croisée du cyber-punk, du cinéma Hong-kongais et du pur film d’action, le film est un délice. Seule ombre au tableau, le constat qu’Olivier Père n’avait pas du tout aimé à l’époque :

Essayer de résumer Matrix n’est pas de tout repos. Voir le film non plus. Les frères Wachowski ont tricoté un scénario embrouillé que seuls pourront démêler les fans de bandes dessinées ou de littérature cyber. Quant au « visuel » tant vanté du film, il ne tient pas la route. Il s’agit du résultat d’emprunts éhontés et divers à dix ans de science-fiction et aux films d’action produits à Hong-Kong. Les effets spéciaux spectaculaires ne parviennent pas à atténuer le sentiment de se trouver devant une compilation de scènes impressionnantes laborieusement reliées entre elles par des tartines de dialogues explicatifs. — Olivier Père

Margin Call

Margin Call (États-Unis, 2012), un film de J.C. Chandor avec Kevin Spacey, Paul Bettany et Jeremy Irons. Durée : 1h47. Sortie France : 2 mai 2012. Produit par Before the Door Pictures et distribué par ARP.

J’ai la vague impression d’avoir déjà vu ce film, mais il reste agréable à regarder. C’est un scénario de pur dialogue sans grand génie ni réalisme, mais comme A Most Violent Year tout le travail de Chandor se concentre sur la reconstitution d’une ambiance et d’une époque, sans verser dans le moralisme.

White Dog

White Dog (États-Unis, 1982), un film de Samuel Fuller avec Kristy McNichol, Christa Lang et Vernon Weddle. Durée : 1h30. Reprise France : 28 mai 2014. Produit et distribué par Paramount.

Adapté par Curtis Hanson, qui avait acheté les droits du roman de Romain Gary, le film devait être réalisé par Roman Polanski avant que ce dernier, poursuivi pour détournement de mineure, ne prenne la poudre d’escampette en Europe. Après diverses tentatives avortées dont un projet de téléfilm, c’est le vieux Samuel Fuller qui hérite, près de vingt ans après son dernier film de studio, de la mise en scène. Chien blanc, le roman de Romain Gary écrit en 1969, s’appuie sur une expérience traumatisante vécue par l’écrivain et sa compagne, Jean Seberg, lorsqu’ils vivaient à Los Angeles. Le couple s’était entiché d’un chien errant, trouvé par l’actrice dans une rue. A plusieurs reprises, le chien, par ailleurs docile, avait attaqué sans raison des gens de leur entourage, des Noirs, exclusivement. Seule explication possible : le chien avait été dressé à cet exercice, sans doute dans un Etat du Sud. Le roman de Gary, à travers la tentative de rééducation de l’animal, est une charge féroce non seulement contre la perversion du racisme, mais aussi l’ambivalence coupable des classes aisées blanches à une époque où, en dépit des progrès liés aux droits civiques des Noirs, ces questions sont encore loin d’être réglées. Au moins autant qu’aujourd’hui, du reste. En imposant que le film s’inscrive dans une veine horrifique, et donc dans le sillage de Spielberg, nouveau roi d’Hollywood, la Paramount entendait donc atténuer le caractère polémique du film, évacuant la dimension critique du racisme, cœur du sujet. C’était mal connaître Fuller. Son film, violent, osé, sans pitié, n’a rien perdu de sa virulence. — Libération