12 years a slave

12-years

12 years a slave (Etats-Unis, 2013), un film de Steve McQueen, avec Chiwetel Ejiofor, Michael Fassbender et Benedict Cumberbatch. Durée : 2h14. Sortie en France : 22 janvier 2014. Distribué par Mars Distribution.

Après Shame et Hunger, Steve McQueen revient avec un autre film très lourd, à la photographie impeccable et au message centré sur la destruction du corps. Dans Hunger on assistait à la lente fonte de celui de Michael Fassbender, qui se laissait mourir de l’intérieur sous un drap-linceul, et qui étalait de la merde sur les murs de sa prison. Ici c’est à la couche supérieure du corps qu’on s’attaque, puisqu’on assiste à la lacération de la peau, à une forme particulière de dépeçage, qui met à nu et fait puruler le corps d’une autre manière, en transperçant la peau, en faisant sortir de force des larmes de souffrance. Independencia parle d’une « trilogie des fluides », qui est en effet confirmée par cette autorisation que se donne la femme esclave de pleurer ses enfants car il ne lui reste rien d’autre, et par la libération de Solomon Northup en larmes sur les épaules de sa famille retrouvée. Les larmes sont le signe du martyr porté à son apogée, elles incarnent ce que Steve McQueen essaye, en tant que plasticien, de faire dire aux corps comme il le ferait sur une toile ou dans une performance.

Un des intérêts du film réside dans sa proportion à aborder son sujet à l’envers : on ne suit pas, comme on pourrait s’y attendre, la libération d’un esclave qui incarne la libération d’un peuple, mais au contraire la descente d’un homme libre dans l’enfer esclavagiste. Le film va donc à rebours de l’histoire, et sa conclusion s’achève d’ailleurs sur un terrible constat : les coupables n’ont pas été punis, l’histoire ne vengera pas les sacrifiées malgré leurs imprécations tout au long du film. Le passage dans le bateau, dans lequel Salomon se fait transporter jusqu’au Sud du pays, voit se dérouler en quelques prises le meurtre d’un révolté, puis le passage de son le corps par-dessus le bastingage sur fond de percussions assourdissantes. C’est là la marque du piège qui se referme, avec une gradation que marque le passage d’un maître à un autre. Gradation dans la rupture de la confiance en un monde libre, jusqu’à ce qu’elle soit irrémédiable car elle remet en cause jusqu’à la valeur de de la libération : rien ne sera comme avant, car la vie d’homme libre n’est jamais qu’un sursis.

La seconde moitié du film, entièrement dédiée à l’exploration des rapports de Epps avec le monde qui l’entoure, décrit un système et des structures sociales qui ne reposent sur rien d’autre que la névrose, qui l’aliène comme l’alcool ou la drogue – ce que traduit son jeu d’acteur avec une justesse invraisemblable, qui semble aller bien plus loin que ce que le scénario devait prévoir. La névrose c’est celle de l’individu mais elle s’étend à tout le système qu’il met en place, et contamine tous les symboles de l’autorité des maîtres : c’est sa femme qui envoie une bouteille en verre au visage d’une esclave par pure jalousie et haine de race, c’est la pendaison de jeunes garçons dans un coin de la forêt à peine filmée, placée en bordure comme un simple contexte historique et un rappel de l’ordre des choses, c’est enfin la scène insoutenable du fouet où le champ-contrechamp fait basculer de l’autre côté de la poutre, du côté où l’on voit tout et où l’on voit chaque détail de la douleur qu’on inflige.

Cette idéologie qui est décrite intègre ses propres dysfonctionnements, puisque le mariage avec un esclave est possible, pas plus loin que chez le voisin (ce qui renforce en creux le portrait de la femme blanche déconsidérée, elle-même esclave de son mari). C’est parce que ce tabou original de la séparation des races est brisé que l’obsession sexuelle, de contrôle, de fascination dominatrice, apparaît d’autant mieux au jour. Elle s’exprime aussi, à son degré le plus pur dans la scène de pendaison interrompue, où le corps et l’existence de l’esclave sont littéralement « suspendus » à la décision du maître. La folie de Fassbender, comme celle du contremaître, ne trouveront jamais de vrai contrepoids, car le courage n’est pas même possible du côté des esclaves, ce qui tend à faire du film un négatif de Django Unchained, où la frustration de la haine contenue vient remplacer la jouissance d’une revanche sur l’histoire par la fiction.

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