Timbuktu

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Timbuktu (France, 2014), un film d’Abderrahmane Sissako avec Ibrahim Ahmed dit Pino, Toulou Kiki et Abel Jafri. Durée : 1h37. Sortie France : 10 décembre 2014. Produit par Arches Films et distribué par Le Pacte.

Un film assez étrange, formellement réussi mais dont je ne comprends pas vraiment le propos. Sissako choisit un sujet lié à une actualité très chaude : la guerre au Mali, la montée en puissance de groupes terroristes comme l’EI et les tensions que provoque l’islamisme radical au Maghreb. Il donne des indices qui tendent vers le documentaire, avec ce mélange étrange de modernité dans l’armement, les pick-up, les caméras HD, et d’archaïsme complet dans la doctrine et la violence des punitions infligées aux populations civiles. Pourtant le film semble vouloir se placer très loin d’une analyse documentaire. Rue89 critique dans un article de blog l’hypocrisie de cette posture sur le plan politique :

La figure du « bon » Touareg est l’une de ces projections dont l’inconscient collectif français a le secret, et que les Maliens regrettent amèrement. Beaucoup d’entre eux ont dénoncé pendant et après l’opération Serval une collusion qui leur paraît plus que contre-nature entre l’armée française et les rebelles touaregs du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA)… Plus grave, aucune allusion n’est faite dans « Timbuktu » à cette rébellion touarègue, qui a mis le feu aux poudres en janvier 2012, avec le massacre de plus de 70 militaires maliens, égorgés ou tués d’une balle dans la nuque dans leur caserne d’Aguelhok. Massacre suivi par une conquête fulgurante, en mars, des trois régions administratives du nord du Mali (Tombouctou, Gao et Kidal). Pas de traces non plus de l’association qui s’est faite entre le MNLA et les islamistes d’Aqmi pour faire cette conquête. Zéro mention du mouvement armé islamiste et touareg Ansar Dine, mené depuis mars 2012 par Iyad Ag Ghali, ancien chef de la rébellion touarègue de 1990, qui n’a pas réussi à prendre le contrôle des laïcs du MNLA. Cet homme s’est opportunément reconverti dans le salafisme, et sert de passerelle entre le gros business d’Aqmi (rançons des otages et passage de la cocaïne latino-américaine vers l’Algérie) et les chefs touaregs de Kidal, aux alliances changeantes et aux stratégies à géométrie variable. […] Et, comme le relève le site Maliactu, sous la plume de son correspondant à Paris, il n’est pas question non plus dans le film des destructions du patrimoine de Tombouctou, manuscrits brûlés et mausolées détruits. Le viol des jeunes filles et des femmes n’est que suggéré, dans une production qui oublie aussi le trafic de drogue auquel participent activement les islamistes d’Aqmi. Pas de mains ou de pieds coupés dans cette fiction qui ne voulait pas forcer le trait côté violences, mais reste du coup en deçà des faits.

De même, l’histoire de l’éleveur qui s’en prend à un pêcheur peut sembler anodine en apparence, ou donner l’impression d’illustrer la misère des populations locales à laquelle viendrait s’ajouter la violence des extrémistes religieux, mais elle reprend en fait une histoire vraie dans laquelle les rôles sont inversés, puisque l’éleveur était apparemment un membre d’Ansar Dine. Or ici l’anecdote est ramenée à une fausse neutralité puisque les deux personnages sont présentés comme des locaux. Sissako, en dépolitisant son propos, semble passer à côté de son sujet : il nous montre l’absurdité drôle du comportement de djihadistes qui obligent les femmes à porter des gants, fument en cachette derrière une dune, discutent matchs de foot, se font rembarrer par l’imam du coin… dans l’univers qu’il crée c’est parfois drôle, souvent bien amené, mais c’est à chaque fois autant de vrais sujet très mal traités. L’objectif d’humaniser les djihadistes ignore superbement ce qui justement en fait des sujets de cinéma : leur violence inhumaine, leur barbarie incompréhensible, celle qui les amène à piller des tombeaux, lapider des gens, couper des mains ou tuer les imams qui leur tiennent têtes. Le film ne fait pas que passer des choses sous silence, il tronque la réalité.

Il faut pourtant admettre que par ailleurs certaines scènes sont très réussies esthétiquement : les équipes qui jouent au foot sans ballon, la femme qui chante en se faisant fouetter pour avoir joué de la musique, la danse du chef des djihadistes… Le casting est bon également : la femme à la poule, la famille de touaregs notamment (même si on se doute qu’elle ne vit pas toute seule au beau milieu de cette portion de désert aride). En revanche la musique déssert vraiment le propos, en imposant un gros pathos en mode envolées de violons.

Dans l’ensemble un film décevant, dont on aimerait voir l’intelligence et la force mises au service d’un projet plus cohérent.

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