Adieu Philippine

Adieu Philippine

Adieu Philippine (France, 1963), un film de Jacques Rozier avec Jean-Claude Aimini, Stefania Sabatini et Yveline Cery. Durée : 1h48. Produit par Alpha Productions et distribué par Théâtre du temple.

Quand on travaille à la télé, même en poussant des caméras ou en tirant des câbles, il est relativement facile de laisser croire qu’on est une vedette. C’est ainsi que Michel, jeune machiniste bientôt militaire, éblouira sans peine Liliane et Juliette, inséparables comme des amandes « philippines ». Les deux filles s’amourachent donc de Michel qu’elles veulent d’abord aider à débuter au cinéma. Elles lui présentent Pachala, un producteur bidon, qui fera tourner aux trois jeunes gens, sans d’ailleurs pouvoir le terminer, un film publicitaire grotesque. Puis elles tenteront en vain d’obtenir un sursis d’incorporation au jeune homme qui, désireux de profiter de ses derniers jours de liberté avant son départ pour l’Algérie, se fait mettre à la porte de la télé et part en vacances en Corse. Liliane, Juliette et Pachala l’y rejoignent bientôt pour « réaliser » un roman photo. Les jours passent sans que les deux filles puissent vraiment savoir laquelle Michel aimera. Et ce dernier n’a encore rien révélé de ses sentiments lorsque lui parvient la feuille de route qui, pour de longs mois, lui tiendra lieu de destin. […] Cette chronique au jour le jour d’un jeune homme, Michel, porteur de câbles à la télé, qui drague deux copines, la description de leurs atermoiements sentimentaux, leur recherche d’un travail prestigieux (dans le cinéma, évidemment), les scènes saisies sur le vif, entre filles, entre garçons, en famille, leur départ à trois en vacances en toute immoralité avant que Michel ne rejoigne son régiment, ne font pas une « histoire » au sens classique du terme. Ils font une rivière dansante de moments, de regards de gestes de mots. Malgré la difficulté de vivre, sur laquelle Rozier ne jette aucun voile, passe une vitalité joyeuse, une santé rieuse et tendre, émaillés d’éclats de pure loufoquerie.— Ciné Club de Caen

Un très beau film de Rozier, avec une intrigue en triangle amoureux. Le film est ancré dans la période qui le voit naître, avec comme horizon l’Algérie où doit se rendre le personnage principal, mais qui n’est jamais qu’évoqué, pas encore vu et vécu, et dont les personnages ne peuvent jamais parler frontalement. Le film se déploie dans ce moment de déni un peu honteux, où les personnages sont encore insouciants et libres d’échapper à leur destin, de suivre leurs sentiments. Le film est baigné dans le yéyé, le jazz (avec une scène dans un club parisien savoureuse de cruauté) et du cha-cha dans une scène de danse magnifique.

Avant d’arriver à la triste conclusion du film (qui donne son sens au titre Adieu Philippine, les philippines étant les deux inséparables copines que Michel ne reverra peut-être jamais), la première partie du film est le règne de l’espièglerie, de la légèreté, de la vitesse, de la jeunesse. Paris, les petits boulots, les virées entre copains, la drague. Puis, peu à peu, le film se met à patiner, les relations se tendent entre le trio. Michel est angoissé, il ne tient plus, son incorporation approche et les virées avec Juliette et Liliane ne parviennent plus à lui faire oublier cette date fatidique. Il quitte son travail et décide de passer ses dernières semaines en Corse, bientôt rejoint par les deux « philippines ». C’est le moment le plus beau du film, le plus libre, le plus touchant et mélancolique. Comme Michel qui n’a plus besoin de gagner sa vie, de tenir un rôle dans la société, Rozier ne se soucie plus de remplir un contrat, aussi maigre soit-il. Il laisse aller ses personnages, libres de toutes contraintes ; il les poursuit de sa caméra malicieuse, se contentant de ci de là de placer sur leur chemin quelques rencontres incongrues.

Pourquoi cette fascination pour les vacances que l’on retrouve de film en film chez Rozier ? Ce qui intéresse le cinéaste, c’est filmer des personnages hors de leurs fonctions, de leur contexte habituel, d’où le choix des vacances comme lieu et comme moment privilégiés. Rozier commence toujours par les filmer dans une introduction (plus ou moins longue) les présentant dans leur quotidien. Puis surgit l’échappée belle et la fiction démarre alors véritablement. Rozier filme ce que ces personnages deviennent lorsqu’ils ne sont plus gouvernés par l’urgence, lorsqu’ils n’ont plus de mission, de devoir, de but, de responsabilités. Rozier alors les sent vivre et fait vivre ces moments où ils sont entièrement eux. Il filme alors la grâce, la simplicité, la beauté, le plaisir de l’abandon, la légèreté mais aussi l’ennui. Rozier s’épanouit alors, et ses films avec. Il refuse la construction scénaristique efficace, les climax, le suspense, le drame, les grands enjeux. Il filme les vacances, la vacance, le temps qui passe et qui s’enfonce dans un pli. Il filme ces moments de creux et de liberté, mais toujours avec le mot fin qui se profile à l’horizon : la fin des vacances, la reprise du travail, l’armée, le terminus d’un train… la fin du film. — DVD Classik

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