Braguino

Braguino (France, 2017), un film documentaire de Clément Cogitore. Durée : 50mn. Sortie France : 1er novembre 2017. Produit par Seppia Films et distribué par BlueBird Distribution.

À sept cents kilomètres du premier village, perdu dans la taïga sibérienne, Sacha Braguine a construit la maison où il vit avec sa femme et leurs nombreux enfants. Entourés d’immenses forêts préservées de la prédation des hommes, Sacha et les siens mènent une existence frugale, la chasse dans les bois ou sur la rivière améliorant l’ordinaire. Blonds comme les blés, les petits ne vont pas à l’école mais rejoignent en canot à moteur leur terrain de jeu, une île sablonneuse à l’abri des animaux sauvages. Les Braguine ne connaissent pas pour autant la paix. L’incursion sur leur territoire de braconniers, qui débarquent en hélicoptère les fusils à la main, et surtout les relations conflictuelles qu’ils entretiennent avec les Kiline, leurs seuls voisins, jettent une ombre sur leur fragile paradis.

Dans les années 1970, pour échapper à l’emprise de l’État et à celle de la communauté des Vieux-croyants, une confession orthodoxe minoritaire en Russie à laquelle il appartient, Sacha Braguine s’est exilé dans les forêts de Sibérie. Avec sa famille, il vit au milieu d’une nature généreuse, grandiose et hostile. Il y prélève sa juste part lorsqu’il fauche en plein vol des coqs de bruyère ou abat un ours, qu’il dépèce au couteau avant de prier pour son âme. En apprivoisant Sacha et sa famille, Clément Cogitore se fait le témoin des rêves et des utopies d’une microsociété que menace autant l’immensité du monde que la nature humaine. — Arte

Après Ni le ciel ni la terre, passé l’année dernière à la Semaine de la Critique, j’attendais avec impatience le documentaire de Clément Cogitore. C’est une très bonne surprise même si le format fait un peu court étiré en moyen métrage. Les images sont somptueuses et la situation décrite est hors du commun. L’atmosphère paranoïaque du film s’essouffle un peu vers la fin ; alors qu’elle donnait toute son énergie au film précédent, ici elle semble davantage reposer sur des effets de montage et de mise en scène que sur une envie de coller au réel.

Quai des orfèvres

Quai des orfèvres (France, 1947), un film de Henri-Georges Clouzot avec Louis Jouvet, Suzy Delair et Bernard Blier. Durée : 1h45. Reprise France : 8 novembre 2017. Produit par Majestic Films et distribué par Les Acacias.

Il s’agit avec Le Corbeau de l’un des plus grands films de Clouzot, réalisé après un chômage forcé de quelques années au moment de la Libération (le cinéaste ayant régulièrement travaillé pour la Continental, société de production franco-allemande très active pendant l’Occupation). Un pianiste jaloux est accusé d’avoir assassiné un des riches prétendants de sa femme, chanteuse de music hall volage et vénale. L’inspecteur Antoine mène l’enquête… Voilà un (vrai) classique du cinéma policier français, qui vaut autant pour son suspense (il s’agit d’une adaptation d’un roman de S. A. Steeman) que pour son atmosphère et ses personnages, marqués par le pessimisme foncier de Clouzot, ici au sommet de son art. Quai des orfèvres est admirablement servi par un inoubliable Louis Jouvet, qui dans le rôle d’un flic misanthrope et malgré tout attachant, se révèle un double parfait de son metteur en scène (comme la plupart des personnages masculins des films de Clouzot.) Quai des orfèvres est une œuvre amère et sans aucune illusion, presque célinienne (l’humanité est pourrie, seule l’enfance échappe au massacre), dont le cynisme est sauvé par des accents déchirants et qui confirme que les bons sentiments ne font pas souvent les meilleurs films. — Arte

La Cité des dangers

Hustle (États-Unis, 1976), un film de Robert Aldrich avec Burt Reynolds, Paul Winfield et Catherine Deneuve. Durée : 2h. Reprise France : 19 août 2015. Produit par Paramount et distribué par Swashbuckler Films.

Tiré d’un roman policier de Steve Shagan, dont l’auteur prend en charge l’adaptation cinématographique, La Cité des dangers est un polar mélancolique, presque lancinant, où action et intrigue passent nettement au second plan. […] Un film qui ne juge pas, qui ne glorifie pas l’héroïsme ou le courage. La Cité des dangers ne s’intéresse quasiment pas à l’enquête qui se déroule sans réelle investigation et ne produit ni surprise ni suspense. Il n’y a quasiment aucune scène d’action, aucune poursuite. Aldrich est seulement intéressé par ses personnages, la description de leur milieu et de cette ville vorace. Il ne se sert du genre que comme d’un cadre dont il se plaît à modifier les contours.

The Square

The Square (Suède, 2017), un film de Ruben Östlund avec Claes Bang, Elisabeth Moss et Dominic West. Durée : 2h22. Sortie France : 18 octobre 2017. Produit par Plattform Films et distribué par Bac Films.

Chronicart a une bonne défense du film :

Voilà donc le véritable trajet de Christian : non pas celui d’un walk of shame américain, d’un déshabillage par la honte devant la communauté des hommes, mais un lent dérèglement physique qui culmine dans une scène d’hallucination auditive. Un homme pas moins sincère que les autres mais qui n’entend plus les indications de mise en scène lui revenant, qui n’écoute plus, regarde mal, et finit obsédé par les gémissements d’un enfant que son comportement a blessé. Un homme qui, en sortant de son rôle social, a risqué de finir prisonnier d’une hantise.  Toute la dernière partie du film voit ainsi la satire se colorer d’une teinte mélancolique inattendue, alors que Christian ne cesse de vouloir réparer l’irréparable. C’est que le point de vue de The Square se déplace graduellement d’une vue sociale vers une autre, plus intime, à hauteur d’enfants. L’hallucination de Christian devient alors celle du film qui se conclut sur le regard d’une petite fille, découvrant l’image de son père à jamais griffée par le monde, comme un comédien ayant chuté sur scène. La misanthropie de Ruben Ölstund n’est donc pas celle d’un juge venu signifier sa haine de l’humanité. Elle est celle d’un satiriste observant les conventions sociales tourmenter les individus dans leur glacis. Malgré l’épaisseur de trait où elle entraîne parfois le film, elle porte en elle la nostalgie d’une innocence mythologique, l’innocence d’un monde délivré du spectacle. Ce puritanisme-là est donc bien l’inverse de ce qu’on prétend y voir : il procède non d’un rabaissement de ses personnages mais d’une critique radicale des conventions sociales qui les broient. L’anti- Haneke, en somme.

Ce passage est juste sur les intentions du film, mais il n’est pas fidèle à ce qui le rend vraiment pénible à regarder : la pauvreté de la réalisation (les plans fixes interminables qui constituent chaque scène en gag), la paresse d’Östlund dans ses dialogues et ses cadrages, et surtout sa façon de gâcher les bonnes idées en les soulignant à l’infini. Sous couvert de déranger, son cinéma cherche en fait surtout une forme d’approbation, de complicité permanente avec les tours qui sont joués aux acteurs. Ce n’est pas de l’innocence mais de la puérilité, une forme d’intention adolescente mal dégrossie.

Jeune femme

Jeune femme (France, 2017), un film de Léonor Séraille avec Laetitia Dosch, Grégoire Monsaingeon et Souleymane Seye Ndiaye. Durée : 1h37. Sortie France : 1er novembre 2017. Produit par Blue Monday Productions et distribué par Shellac.

Jeune femme est dans la veine de ce que fait Laetitia Dosch depuis toujours, au point qu’on dirait un portrait kaléidoscopique des différents personnages qu’elle a pu incarner à l’écran. C’est un exercice qui a son charme mais qui ne mène pas loin, et le film semble se contenter de ça quitte à s’encombrer d’un scénario faiblard. Le fil de l’histoire est le parcours d’une jeune femme vivant à Paris, qui se fait larguer et se retrouve à la dérive. Contrainte de trouver un boulot de merde dans un centre commercial qu’elle cumule avec du baby-sitting, elle fait l’expérience amère de la précarité. Elle croise aussi des personnages divers (un vigile, une infirmière) qui servent de prétexte à mettre en avant son empathie et son humanité. L’histoire est donc entièrement portée par Dosch en roue libre, qui laisse libre court à ses lubies habituelles. Une heure trente de ce programme, c’est vraiment trop.

La Lettre

The Letter (États-Unis, 1940), un film de William Wyler avec Bette Davis et Herbert Marshall. Durée : 1h35. Reprise France : 5 novembre 2008. Produit et distribué par Warner Bros.

La lettre est un film plutôt mal connu qui, de plus, pâtit certainement de la mauvaise image de William Wyler auprès des cinéphiles. Cette (deuxième) adaptation d’une pièce de W. Somerset Maugham est pourtant remarquable. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder simplement la magistrale scène d’ouverture avec un travelling latéral sur une plantation de Singapour à la nuit tombée : le jeu sur les ombres et la lumière préfigure tout le film. Sur le perron, une femme tire plusieurs fois à bout portant sur un homme. Une fois la police sur place, elle raconte comment l’homme a voulu abuser d’elle. William Wyler crée un climat très fort et La Lettre ne montre aucune baisse d’intensité pendant ses 90 minutes. Ce climat joue sur l’exotisme du lieu, bien entendu, mais assez peu finalement : il doit beaucoup plus à l’éclairage et à l’ambivalence de son héroïne. Oui, car il y a Bette Davis… Elle occupe l’écran comme à son habitude, tendant à éclipser ses partenaires, remarquable d’ambiguïté ingénue. La Lettre repose bien entendu beaucoup sur elle mais aussi sur la précision de la mise en scène de William Wyler. — L’Oeil sur l’écran