Take Shelter

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Take Shelter (Etats-Unis, 2012), un film de Jeff Nichols, avec Michael Shannon, Jessica Chastain et Tova Stewart. Durée : 2h01. Sortie en France : 4 janvier 2012. Distribué par Ad Vitam.

Take Shelter s’ouvre sur une vision angoissante : un ciel obscurci par une gigantesque tornade aux allures de jugement dernier, une force sans borne qui envahit le champ de vision, accompagné d’une pluie brune et poisseuse. Le thème est posé, qui habitera le film jusqu’au bout : Curtis, ouvrier stéréotype du bon père de famille en zone rurale, fait face à la promesse d’une apocalypse en approche, dont les signes ne cessent de faire irruption dans sa réalité avec une violence concrète (il crache du sang, mouille ses draps la nuit, convulse). La science-fiction de Jeff Nichols ne joue pas sur les codes des films apocalyptiques, elle s’immisce dans les perceptions du personnage comme un court-circuit visible : Curtis est plus conscient que personne d’autre de sa propre schizophrénie, d’ailleurs héréditaire car léguée par sa mère (prostrée comme en présage). Les tempêtes qu’il semble seul à entendre et à voir, mènent une alternance réussie entre rêve et réalité, qui est très vite comprise mais qui reste efficace et dérangeante. 

Incompris et progressivement rejeté au motif de sa folie, Curtis exprime pourtant par son obsession quelque chose de collectif, propre à l’Amérique contemporaine : le rapport aux événements naturels bien sûr (la tempête n’est pas sans évoquer Katrina ou les tornades fréquentes en Ohio), mais surtout la peur viscérale du déclassement, la pression de la crise économique qui pèse sur son foyer, l’obsession du chez soi. L’assurance maladie de sa fille sourde muette (à qui Curtis doit justement apprendre le langage des signes), la prise en charge de ses visites chez le psychiatre, le poids économique de l’abri qu’il s’acharne à construire sont autant de motifs concrets de cette course à l’endettement, illustrant la démarche d’un réalisateur qui se qualifie de working class filmmaker.

La folie, en second motif, fait donc l’objet d’une prévention paradoxale : elle oblige l’homme à protéger sa famille, mais aussi à la protéger de lui-même, car elle investit progressivement chaque recoin de sa vie familiale. Du chien dont il faut désormais grillager la niche au collègue dont il faut se séparer, le rêve s’infiltre dans le moindre détail, pervertit le moindre contact, et fait de chacun le reflet édulcoré de ce qu’il pourrait être si la prophétie se réalisait. Michael Shannon est parfait en homme obsédé par la peur, trop ou trop peu clairvoyant, qui se coupe de la réalité et s’enferme dans le mutisme quand c’est au contraire auprès des siens qu’il faudrait chercher refuge. Si le film manque régulièrement de verser dans les travers trop connus des superproductions, c’est parce qu’il est mal servi par un scénario attendu, un symbolisme un peu trop fort et l’effet “surprise” du retournement final assez banal, mais c’est au prix de cette référence qu’il en garde l’intensité poignante.

Bullhead

Jennifer Lawrence and Tom Sherak announce the nominations for the 84th Academy Awards in Beverly Hills

Bullhead (Belgique, 2011), un film de Michaël R. Roskam, avec Matthias Schoenaerts, Jeroen Perceval et Jeanne Dandoy. Durée : 2h04. Sortie en France : 22 février 2012. Distribué par Kinepolis.

Une surprise de taille pour ce film passé quasiment inaperçu, et dont l’affiche trahit la profondeur et la portée. Portrait d’une Flandre profonde et lourde, silencieuse et violente, Bullhead réalise une immersion poignante dans le milieu peu engageant de la mafia des hormones animales. Jacky Vanmarsenille est héritier mais aussi et surtout acteur de ces marchandages juteux où l’on « aide la nature » à faire des vaches 10 ou 20% plus grasses, à un double titre : traumatisé dans son enfance (y compris physiquement, dans une scène bouleversante de violence) par son voisin à l’air dégénéré qui lui brise les testicules, il est condamné à se bourrer d’hormones.

« Tête de bœuf » bardée à son tour de testostérone, gonflé jusqu’à l’agonie comme les bêtes dont il a la garde, il s’enferme toujours plus dans un mutisme animal dont rien ni personne ne semble pouvoir l’extraire, pas même son ami témoin du crime et qui refuse de témoigner. Tandis qu’une enquête de police suite au meurtre d’un enquêteur, trame de fond du récit, resserre l’étau autour du groupe de vétérinaires corrompus et de dealers français à la petite semaine qui travaille avec la famille Vanmarsenille, Jacky reste lucide sur sa condition et tente de freiner la descente aux enfers de ses proches. Mais sa propre frustration, celle-là même à laquelle le personnage de Diederik doit aussi faire face lorsqu’il faut refouler son homosexualité, finit fatalement par prendre le dessus ; imbibé d’hormones, l’éleveur accomplit les basses besognes et frappe quand il le faut, cogne sur un coup de tête, agresse le premier pour ne pas avoir à connaître la moindre raillerie. Derrière la difformité musculaire, l’absurdité physiologique du corps boursouflé de muscles, on devine surtout la souffrance énorme emmagasinée par cet homme qui ne cherche qu’une occasion pour s’échapper de lui-même. De l’image classique de film abrupt et sombre finit par se dégager une impression de tristesse immense, une compassion totale pour celui que Matthias Schoenaerts sert de son jeu exceptionnel, et dont il donne à voir avec brio les barrières sociales et mentales indépassables.

Les nouveaux chiens de garde

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Les nouveaux chiens de garde (France, 2012), un film documentaire de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat. Durée : 1h44. Sortie en France : 11 janvier 2011. Distribué par Epicentre.

« Ils n’avertissent pas. Ils ne dénoncent pas. Ils ne sont pas transformés. Ils ne sont pas retournés. L’écart entre leur pensée et l’univers en proie aux catastrophes grandit chaque semaine, chaque jour, et ils ne sont pas alertés. (…) Ils restent du même côté de la barricade. Ils tiennent les mêmes assemblées, publient les mêmes livres. Tous ceux qui avaient la simplicité d’attendre leurs paroles commencent à se révolter, ou à rire » – Les chiens de garde, 1932.

Les mots de Paul Nizan étaient durs lors de la parution de son essai contre la classe bourgeoise et les partisans de l’ordre établis ; ils conservent aujourd’hui encore toute leur pertinence et leur force polémique lorsqu’appliqués au milieu des médias français. « Ils » ce sont les journalistes, les économistes, les penseurs auto-proclamés, ceux qui occupent l’espace médiatique et que Serge Halimi et sa bande ne ratent pas dans leur dernier film. De « nouveaux » chiens de garde qui ne le sont finalement pas tant que ça, car l’avènement d’une pluralité de nouveaux médias (TNT, web notamment) n’a fait que démultiplier leur temps d’antenne, accroître la demande de leurs interventions et ouvrir la voie au journalisme comme prestation ou numéro de communication : « au nom de la concurrence, chacun court pour copier l’autre ». Constitué exclusivement d’extraits vidéos ou sonores, volontairement provocateur et (à peine) caricatural, Les nouveaux chiens de garde instruit à charge le procès des contre-pouvoirs qui ont perdu en autonomie et en liberté de pensée ce qu’ils ont gagné en proximité avec les grands groupes industriels.

Le film s’inscrit dans la continuité du travail accompli par les magazines Pour Lire Pas Lu et Le Plan B (en son temps), par le site Acrimed.org et une petite communauté de sociologues critiques des médias. Sans nécessairement adhérer aux convictions politiques de ces derniers, il faut bien reconnaître que leur grande baffe donnée à la « caste » journalistique apporte une bouffée d’air frais au milieu. Car personne n’est épargné : depuis les classiques retourneurs de vestes ou journalistes sponsorisés (Nicolas Demorand, Laurent Joffrin et Jean-Pierre Elkabbach sont aux premières loges) jusqu’aux prophètes économiques auto-proclamés et jamais contredis (Alain Minc, Michel Godet, Daniel Cohen notamment) en passant par quelques moins attendus (Isabelle Giordano, vous ici ?), le mélange des genres apparaît toujours plus flagrant, et le bocal toujours plus étriqué. Un des intervenants résume : « l’économie n’explique pas tout, mais rien ne s’explique sans elle ».

L’exercice de l’État

L'Exercice de l'État

L’exercice de l’État (France, 2011), un film de Pierre Schoeller, avec Olivier Gourmet, Michel Blanc et Zabou Breitman. Durée : 1h52. Sortie en France : 26 octobre 2011. Distribué par Diaphana.

Pierre Schöller fait avec ce film un pari intéressant : chercher à décrire le pouvoir non pas dans ses mécanismes institutionnels, dans sa dimension égotique et dans la mise en scène de manœuvres personnelles, mais rendre compte de tous ces aspects dans leur mise en pratique, sur le corps même de ceux qui la font vivre au quotidien. Et en effet, de son ministre des transports on verra d’abord le corps, prisonnier en permanence d’une sensation d’étouffement et d’une recherche obsessionnelle du contrôle : les glaçons passés le matin sur le visage et les cernes, la neige dans la figure pour s’obliger à retrouver son calme… Tout cela n’empêche pas de voir plus tard le même homme s’étouffer dans son propre bureau face à des collègues immobiles, ou se faire ramener chez lui, traîné à même le sol par son chauffeur, ivre mort après une soirée arrosée. Schöller montre l’humain dans la machine, la souffrance l’impuissance dans la finesse des tissus de leurs costumes. Mais dans ce même mouvement on voit aussi comment l’homme au travail finit par incarner l’État, par la vitesse froide de ses décisions, lui qui d’un simple mot met un terme à des années de collaboration, qui sans vergogne retourne sa veste sur le statut des gares ou se voit contredire en public par un collègue à la sortie d’une interview. C’est une politique sans dignité, où l’on apprend à recevoir et à donner des coups, à se sacrifier sans compter pour une « vieille godasse qui prend l’eau de partout », c’est pour un État en ruine que des hommes continuent de se battre, même si certains finissent par abandonner et rejoignent le privé.

Ce n’est donc pas le portrait d’une ambition à la manière de La Conquête (à aucun moment le « Père » président n’est contesté dans son autorité), ce n’est pas non plus le portrait de la figure ronflante que l’on peut trouver dans Pater, c’est celui d’un exercice : à l’écart de toute grandeur, c’est aux prises avec le plus bas (les plans sur le syndicaliste agressif et violent, le ministre assis sur les toilettes, le vomi sur le bas-côté de l’autoroute) que le personnage se densifie. Dans sa pratique du terrain, dans ses interviews et ses phrases pré-construites débitées en urgence face aux caméras en pleine nuit, il cherche à imposer son récit et sa vision des choses, il bâtit des constructions éphémères et des cohérences de façade tout en sachant qu’il peut du jour au lendemain passer dans un autre cabinet, perdre un conseiller, être muté. Ne semblent rester à la fin que les seuls enjeux de l’immédiat : « désamorcer » le conflit social, récupérer les cinq points qui manquent dans les sondages, rassurer les victimes, en un mot colmater les brèches.

Olivier Gourmet et Michel Blanc construisent efficacement cette double approche réaliste et sensuelle du pouvoir : échappant aux figures clichées du juste et du cynique, le ministre des transports est un “méritocrate” flou, sans image, que son manque d’ancrage oblige à construire et à inventer une image. Servi par un jeu d’acteur animal, il trouve son pendant cérébral dans un conseiller imperturbable qui écoute en boucle le discours de Malraux à Jean Moulin. Apparemment dénué d’états d’âme, Michel Blanc livre une image de sérieux aussi lisse que le haut de son crâne : en serviteur secret et invisible de l’État, il s’adapte aux événements avec une souplesse extrême, tait ses ambitions, agit par calcul. Mais ces deux figures du pouvoir se retrouvent dans une même exigence de la fonction : ce que l’on voit plus que tout c’est la charge de travail, qui abolit la notion de temps libre et fait du service un état de veille permanent (l’anniversaire de mariage est expédié par la directrice de la communication, le téléphone est une sorte de fil AFP qui n’apporte que du travail). L’État et le pouvoir sont objets de désir, comme le montre à l’ouverture le gigantesque crocodile avaleur de femme nue, mais en disposant des hommes comme de pions ils affectent aussi la manière d’être : tout comportement se trouve régi par un cadre fixe de repères et d’objets, par un recours incessant au téléphone portable, à la voiture de fonction, aux chauffeurs. Dans cet univers les classes sociales finiraient presque par s’estomper : le dîner dans la roulotte du chauffeur n’est pas tellement la rupture que l’on attend, le costume ne s’y efface pas plus qu’ailleurs car il incarne le ministre lui-même, l’homme et la fonction.

La narration est enfin servie par un style et un rythme maîtrisés, que ne viendra troubler qu’un événement, comme un grain de sable dans la machine : la scène de l’accident, qui imprègne le film de sa violence extrême et totalement imprévisible. La mort frôle le ministre et manque de couper nette la fuite en avant du personnage, mais rien n’interrompt le broyage des hommes : présent à l’enterrement de son chauffeur, il se récite encore les phrases de deuil qu’il aura à prononcer devant les caméras.