Blue Velvet

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Blue Velvet (États-Unis, 1986), un film de David Lynch, avec Isabella Rossellini, Kyle MacLachlan et Dennis Hopper. Durée : 2h. Reprise en France : 12 février 2014. Distribué par Action Cinémas.

Blue Velvet ressort sur les écrans, notamment au Reflet Médicis, avec une nouvelle affiche très réussie. Sorti en salles pour la première fois en 1986, le film annonce à bien des égards la série (et plus tard le film) Twin Peaks, dont la diffusion commence aux Etats-Unis en avril 1990. Film très lisible dans sa composition, qui annonce explicitement les thèmes et le travail de Lynch, Blue velvet se pose d’emblée comme une oeuvre close, une histoire dont la fin forme une boucle : le film commence avec un générique braqué sur un rideau de velours bleu aux teintes sombres, qui reviendra dans les dernières secondes du film. Il s’ouvre sur une image de carte postale, celle d’une banlieue résidentielle américaine des années 80 avec un camion de pompier qui passe au ralenti, des jardins propres et des maisons bien tenues. On est dans l’univers délicieusement rétro et emblématique de Lynch, une Amérique lisse dont le cadre bien arrangé ne tarde jamais à se fissurer pour intégrer des éléments qui relèvent du cauchemar ou du fantasme. L’acte fondateur de ce bouleversement du réel intervient très vite, avec le glissement du regard vers le père de famille qui tond la pelouse et tombe soudain foudroyé par une attaque cardiaque. La caméra le suit dans sa chute et va plus loin, s’enfonce dans la belle pelouse verte sous laquelle grouille une nuée de cafards dans une musique assourdissante de machines, qui rappelle l’atmosphère d’Eraserhead.

On retrouve alors Kyle MacLachlan, encore très jeune à l’époque, qui va camper le rôle du fils. Curieux, avide de découvrir le « monde étrange » qui l’entoure, il est avec Jeffrey la préfiguration du personnage de Dale Cooper – ce qui donne lieu à une scène savoureuse où il s’entend dire par son voisin policier que c’est peut être un métier qui pourrait lui plaire. Jeffrey va se laisser emporter par une enquête policière qui n’en est pas tellement une, et relève davantage de l’introspection et du passage à l’âge adulte. Elle commence après qu’il ait trouvé sur le sol une oreille découpée, artefact qui va faire office de clé des rêves, de point de bascule symbolique – l’oreille étant le conduit qui permet d’accéder au cerveau, et percée d’un trou, elle est ici détachée de la tête et ne débouche sur rien d’autre que le monde, devient clé d’interprétation du réel autour d’elle. L’anecdote veut d’ailleurs qu’elle soit aussi présente dans une scène de Twin peaks. Le détective est une figure centrale de Lynch car elle incarne la recherche du mystère pour lui-même, et en lui-même : quand Jeffrey s’infiltre dans l’appartement de la chanteuse Dorothy Vallens, et se cache dans son placard, c’est pour aller bien plus loin que la recherche de la vérité. Il est là pour se confronter à un personnage de femme-mère qui va libérer en lui, comme elle l’a fait chez Frank, une violence et une folie viscérale, en attente, et qui ne peut se déclencher et se révéler que dans le monde des rêves. C’est cette violence qui anime aussi le personnage de Frank, et qui est filmée de la même manière frappante que celle de Leland dans Twin Peaks : des coups filmés au ralenti, le visage de l’homme grimaçant, avec en fond le bruit d’une machine ou d’une mécanique implacable. Les déclencheurs de cette violence sont toujours les mêmes : une chanson (In dreams, chantée dans une scène fascinante par le personnage de Ben, et la bande son originale d’Angelo Badalamenti), un objet (ici l’oreille, dans Twin Peaks le collier de Laura Palmer), des lieux clos et feutrés où l’inconscient se dévoile et se matérialise (l’appartement, la black lodge).

Le dernier plan du film, celle d’un oiseau qui tient un cafard encore gesticulant dans son bec, image lisse d’un bonheur sans fard défigurée par le rappel de l’horreur et du rêve, illustre le message d’un film qui contient en germe une grande partie de l’oeuvre à venir de Lynch.

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