L’Échange des princesses

L’Échange des princesses (France, 2017), un film de Marc Dugain avec Lambert Wilson, Olivier Gourmet et Anamaria Vartolomei. Durée : 1h40. Sortie France : 27 décembre 2017. Produit par High Sea Production et distribué par Ad Vitam.

Un film ronflant sur la royauté comme les français aiment à en voir, avec un Lambert Wilson qui cabotine et Olivier Gourmet qui joue mollement son rôle de régent. L’enjeu historique est faible et le scénario s’en ressent : rien n’accroche, on s’endort. Le film bascule dans le grotesque quand la petite vérole débarque avec son cortège de verrues, et que le fameux « échange de princesses » est joué une nouvelle fois en sens inverse, alors que le générique démarre déjà.

2/Duo

2/Duo (Japon, 2012), un film de Nobuhiro Suwa avec Yu Eri, Hidetoshi Nishijima et Otani Kenjirô. Durée : 1h30. Sortie France : 31 octobre 2012. Produit par Bitter Ends et distribué par Capricci.

Le cinéma de Suwa se dessine comme une série de variations sur les mêmes thèmes (avec, au centre toujours, le couple), et les mêmes motifs (la séparation, et le fameux slash, « / », qui coupe régulièrement en deux les titres). 2/Duo ne fait pas exception. On y entre de plain-pied dans la vie d’un jeune couple tokyoïte. Lui, un acteur qui peine à percer, un peu narcissique, un peu pathétique. Elle, une vendeuse de vêtements pimpante, qui entretient son Jules et tire de cette situation une certaine fierté. Suwa les montre dans des situations banales, préparant le dîner, jouant comme des enfants sur le lit… Mais les longs plans-séquences dans lesquels il les filme, qui permettent d’éprouver l’écoulement du temps, les rendent immédiatement vivants, attachants. Formidablement présents.

Que se passe-t-il dans le film ? A peu près rien. Et tout, en même temps. Une révolution. Le passage d’un monde – le couple -, à un autre dans lequel celui-ci s’est dissous. Une phrase prononcée par le garçon va rompre l’équilibre sur lequel reposait l’alliance des deux amants, et précipiter la rupture.

[…] Tout un faisceau de signes permet de reconnaître un film de Suwa. Pour autant, aucun ne se ressemble. Car ils sont tous le fruit d’une grande aventure dont le maître mot est « altérité ». 2/Duo, par exemple, fut inspiré par l’actrice principale, Makiko Watanabe, que le cinéaste avait découverte l’année précédente alors qu’il tournait un téléfilm. Dans Un couple parfait, il confiera le scénario à ses acteurs, Valeria Bruni Tedeschi et Bruno Todeschini, et à sa chef opératrice, Caroline Champetier, laquelle avait déjà joué un rôle de premier plan dans H/Story.

Pour Yuki et Nina, c’est encore une autre histoire : il a proposé à l’acteur français Hippolyte Girardot de coréaliser avec lui. Dans cette démarche collaborative, les récits minimalistes et « universels » de Suwa ont une qualité secrète : ils peuvent être investis par à peu près n’importe qui, et à peu près n’importe quel type d’histoire. Ecrire des films si personnels qui absorbent en même temps l’univers des autres n’est pas une petite prouesse. La démarche fait penser à celle de Resnais (ce n’est pas un hasard si H/Story est une adaptation d’Hiroshima mon amour). La forme, toute en rupture, jump cuts, faux raccords, évoque Godard. 2/Duo est directement inspiré de Vivre sa vie, confirme l’intéressé. Ce qui n’empêche pas en le voyant de penser au Mépris.

Plus généralement, Suwa identifie sa démarche à celle de la Nouvelle Vague, à sa liberté. « Pour moi un film n’est pas quelque chose de figé, c’est une fenêtre ouverte sur le monde. Grâce à ces cinéastes, j’ai trouvé le courage de tourner ce film comme une sorte de reportage, de croire dans le fait que mon idée allait trouver sa forme pendant le tournage. » Après s’être échiné six mois sur un scénario qu’il a fini par jeter à la poubelle, il a tourné 2/Duo à partir d’un simple synopsis. Fort de cette expérience, il a décidé qu’il ne ferait plus jamais de scénario. Quitte à s’attirer des ennuis. « Plus personne ne veut produire mes films au Japon. » Ses derniers longs-métrages l’ont été en France, mais non sans mal. « Dans ce pays qui a engendré la Nouvelle Vague, la première chose qu’on m’a demandée, c’était un scénario. Je suis tombé des nues. »Le Monde

En attendant les hirondelles

En attendant les hirondelles (France, 2017), un film de Karim Moussaoui avec Mohamed Djouhri, Sonia Mekkiou et Mehdi Ramdani. Durée : 1h53. Sortie France : 8 novembre 2017. Produit par Les Films Pelléas et distribué par Ad Vitam.

Très beau premier long métrage qui affirme d’emblée un style fort, dans la précision de la mise en scène, la sobriété des dialogues et la beauté de la photographie. L’exercice est pourtant risqué sur le papier : celui de faire le portrait d’un pays, l’Algérie, à travers trois histoires qui se suivent sans autre fil conducteur que la légèreté de la caméra qui se promène d’une voiture et d’un personnage à l’autre. Karim Mouassoui réussit pourtant à dresser des portraits qui se tiennent d’un bloc, et qui ont en commun de mettre en scène des personnages en attente que quelque chose leur arrive, qu’une décision soit prise – dans leur vie personnelle et dans celle du pays. Le film est un peu long mais c’est une vraie réussite.

Le Crime de l’Orient Express

Murder on the Orient Express (États-Unis, 1974), un film de Sidney Lumet avec Albert Finney, Lauren Bacall, Jacqueline Bisset, Jean-Pierre Cassel et Sean Connery. Durée : 2h10. Reprise France : 21 mars 2018. Produit par EMI Films et distribué par Carlotta Films.

Très bonne adaptation du roman d’Agatha Christie, avec une photographie blanchâtre qui donne à tout le monde, y compris Hercule Poirot, un air de cadavre ricanant. La galerie de portraits est vraiment vaste, mais le cœur de l’intrigue réside de toute façon dans les dialogues et dans leurs rapports au drame présenté en ouverture du film. La scène de révélation finale est parfaite, avec l’ambiance qui bascule progressivement dans le fantastique à mesure que le thème musical du début s’incruste dans la reconstitution des scènes.

L.627

L.627 (France, 1992), un film de Bertrand Tavernier avec Didier Bezace, Jean-Roger Milo et Charlotte Kady. Durée : 2h25. Sortie France : 9 septembre 1992. Produit par Little Bear et Les Films Alain Sarde.

Excellent polar au réalisme saisissant sur les conditions de travail de la brigade des stups, à Paris dans les années 90. Les dialogues sont excellents et le casting modeste mais efficace.

Paris, 1992. Lucien Marguet, dit Lulu, ne vit que pour son métier d’inspecteur de police, et n’hésite pas à recadrer ses supérieurs lorsque ceux-ci font preuve d’incompétence. Mal vu, il est muté, et finit par atterrir à la brigade des stupéfiants. Lucien rejoint une équipe soudée, partagée entre « bons » et « mauvais » flics. De jour en jour, il s’englue dans le quotidien sordide de la brigade, entre planques interminables, gardes à vue et visite des « cousins », toxicos et prostituées qu’il protège en échange de renseignements dérisoires. Le titre du film, L. 627, désigne l’article du Code de la Santé publique qui réprime toutes les infractions liées à la détention, au trafic, à la consommation de stupéfiants. Il ancre d’emblée le propos de Tavernier dans un contexte réaliste et presque documentaire, en optant pour le point de vue de Lucien Marguet surnommé Lulu (excellent Didier Bezace), policier de terrain passionné par son métier. Comme dans certains de ses longs métrages précédents à connotation sociologique le cinéaste se veut un sismographe de son temps et le film, fruit d’une longue préparation en immersion au sein de la 1ère DPJ et coécrit par un ancien enquêteur de la « brigade des stups », Michel Alexandre, dresse en premier lieu un constat effarant sur les conditions de travail de la police dans la France du début des années 90, entre manque cruel de moyens matériels, de coordination et de directives. Lors de la sortie de L.627 Paul Quilès alors Ministre de l’Intérieur provoqua un vive polémique en reprochant à Bertrand Tavernier de « dire des choses injustes et fausses. » Il n’en fallait pas plus pour finir de convaincre les principaux intéressés qu’ils avaient frappé fort et juste et pointant les dysfonctionnements de la magistrature et en dressant le portrait d’un flic honnête et obstiné parfois en butte avec ses propres collègues et supérieurs, sa croisade quotidienne contre la connerie des uns, l’incompétence des autres et l’alcoolisme de beaucoup pour pouvoir mener à bien de simples opérations de routine.

[…] Si la mise en scène de Tavernier est inhabituelle par sa frénésie et son refus du cadre fixe la galerie hétéroclite d’acteurs truculents n’hésitant pas à entraîner leurs interprétations aux antipodes du naturalisme, n’est pas étrangère à une certaine tradition du cinéma français des années 30, qui accordait beaucoup d’importance aux gueules et aux caractères, seconds et troisièmes couteaux, sympathiques ou ignobles, mais toujours pittoresques, et venus d’horizons divers – apparition surprenante de Francis Lax. Le grotesque et la bouffonnerie de Mocky et Boisset ne sont pas loin. — Olivier Père

Serpico

Serpico (États-Unis, 1974), un film de Sidney Lumet Al Pacino, John Randolph et Jack Kehoe. Durée : 2h10. Reprise France : 9 janvier 2008. Produit par Paramount et distribué par Les Acacias.

Serpico est un condensé des thèmes chers à Sidney Lumet et un chef d’œuvre d’interprétation pour Al Pacino, plusieurs années avant Avant Dog Day Afternoon, où l’acteur déploie le même jeu fébrile, et Prince of the City où le cinéaste explore également la question du devoir moral d’un policier au sein d’une ville gangrénée par la corruption.

Inspiré d’une histoire vraie, le film de Sidney Lumet offre un de ses grands rôles à Al Pacino métamorphosé (barbu et chevelu) en Frank Serpico, jeune flic intègre et idéaliste qui découvre la corruption généralisée de la police new yorkaise. C’est le début d’une croisade. Détesté de tous, collègues comme supérieurs, pour avoir voulu dénoncer des habitudes et des comportements inadmissibles et pourtant banalisés, Serpico devient un paria au sein du système, homme seul contre tous, et décide de rompre le silence, au péril de sa carrière, de sa sécurité et de sa santé mentale, toujours au bord de la paranoïa et du pétage de plombs. L’interprétation intense et fiévreuse de Pacino révolutionne l’image du héros romantique moderne mais aussi du flic urbain avec son look hippie et son impressionnante panoplie de déguisements qui lui permettent d’infiltrer avec discrétion et efficacité les milieux des dealers et des indics. Serpico est une œuvre marquante du cinéma américain des années 70, portée par le talent carré et sans fioritures de Sidney Lumet. Ce cinéaste prolifique et versatile a consacré la partie la plus passionnante de sa filmographie à la critique documentée des institutions américaines (justice, police, médias) et à sa ville bien-aimée de New York. Le sujet de Serpico est passionnant, son décor ne l’est pas moins. Au début des années 70 New York est une ville en faillite, en proie à une insécurité croissante et au début de l’explosion du trafic de drogue. Lumet filme une cité en déréliction, où la police est rongée de l’intérieur par le même mal qui contamine la rue et la société toute entière. Rarement un film aura capté avec une telle acuité l’atmosphère et le danger de New York dans ses heures les plus sombres, grâce à des prises de vues formidables et un réalisme propre à Lumet, excellent cinéaste au style invisible. — Olivier Père