Espions sur la tamise

Ministry of Fear (États-Unis, 1948), un film de Fritz Lang avec Alan Napier, Ray Milland, Marjorie Reynolds. Durée : 1h26. Sortie France : 7 juillet 1948. Produit et distribué par Paramount.

Avec l’éclairage magnifique de ses plans expressionnistes, l’incongruité de ses rebondissements (des documents cachés dans des gâteaux, la scène de table tournante, la rencontre avec la voyante) et les doubles identités foisonnantes de ses personnages, Espions sur la Tamise est moins un film d’espionnage ou une adaptation de roman policier qu’un film sur le rêve et la paranoïa.

Malgré tout, cette dimension onirique – voire loufoque – fait autant la spécificité du film qu’elle n’en impose ses limites en termes de noirceur, de suspense ou simplement d’efficacité dramaturgique. Une fois le personnage principal débarrassé de cette ambiguïté initiale mentionnée précédemment, une fois plaquée de façon un peu artificielle l’amourette indispensable, une fois les préoccupations de Neale recentrées sur l’identification et le démantèlement du réseau terroriste, on sent Fritz Lang sensiblement moins investi par cette trame, qui rappelons-le, ne lui était pas personnelle, et qui devient plus linéaire, ce qui ne l’empêche pas, en deux ou trois occasions, de démontrer son immense maestria, tant symbolique (la séquence où la police vient chercher le gâteau sur les lieux du bombardement est d’ailleurs analysée en détail dans les bonus du dvd) que visuelle (le coup de feu à travers la porte – auquel les frères Coen feront probablement référence dans Blood Simple – étant une merveille de suggestion). La scène dans le salon de couture, s’avère même une leçon de mise en scène, la gestion du grand miroir au fond de la pièce permettant à Lang de s’en donner à cœur joie dans les perturbations optiques et spatiales. La séquence se clôt d’ailleurs sur un autre plan de miroir, particulièrement réussi, les trois pans renvoyant aux trois apparitions (à la fête foraine, à la séance de spiritisme puis au salon de couture) du suicidé. — DVD Classik

La Dame du vendredi

His Girl Friday (États-Unis, 1940), un film de Howard Hawks avec Cary Grant, Rosalind Russell et Ralph Bellamy. Durée : 1h32. Reprise France : 30 août 2017. Produit par Columbia et distribué par Park Circus.

Excellente screwball comedy où tout le génie de Cary Grant s’exprime dans un rôle de patron de presse roublard et tricheur, prêt à tout pour sortir un scoop. Avec Rosalind Russell il forme un duo très efficace qui ne cesse de se renvoyer la balle dans des dialogues à cent à l’heure. Dans la pièce d’origine le personnage de Hildy Johnson est un homme, c’est Hawks qui en a fait l’ex-épouse du directeur du journal.

Makala

Makala (France, 2017), un film documentaire d’Emmanuel Gras avec Kabwita Kasongo et Lydie Kasongo. Durée : 1h36. Sortie France : 6 décembre 2017. Produit par Batysphère et distribué par Les Films du Losange.

Emmanuel Gras ne déçoit pas pour son nouveau long métrage après Bovines, contemplation amoureuse de la nature. Son nouveau film a une temporalité étirée au maximum, il tient en quelques très longs plans tout au plus, et sa photographie est absolument superbe. Depuis l’ouverture sur une nature stupéfiante, à la scène de célébration religieuse de la fin, le film est splendide. Le cinéma de Gras est une vraie école du documentaire, qui ne sacrifie rien aux exigences de la production cinématographique actuelle. Grâce aux Films du Losange le film a bénéficié d’une véritable sortie en salles et c’est tant mieux, il mérite une diffusion aussi large que possible.

Santa & Cie

Santa & Cie (France, 2017), un film d’Alain Chabat avec Alain Chabat, Golshifteh Farahani et Pio Marmai. Durée : 1h35. Sortie France : 6 décembre 2017. Produit par Légende Films et distribué par Gaumont.

Une comédie de bonne facture d’Alain Chabat, qui revient aux fondamentaux bon enfants de l’humour « Nuls ». Pio Marmai, Golshifteh Farahani et Audrey Tautou ne sont là que pour la figuration mais ne gâchent rien, le film est drôle et marche sur des gags simples. Le film est conçu pour être un succès familial de Noël en salles et il le mérite.

Thelma

Thelma (Norvège, 2017), un film de Joachim Trier avec Eili Harboe, Okay Kaya et Ellen Dorrit Petersen. Durée : 1h56. Sortie France : 22 novembre 2017. Produit par Motlys et distribué par Le Pacte.

Nouveau film décevant de Trier, dont j’avais bien aimé Oslo 31 août. Thelma a une image trop propre pour le propos qu’il se donne. C’est un film psychanalytique sur le désir, la sortie de la sphère d’influence familiale, mais Trier ne veut pas mettre les mains dans le cambouis et se contente de lester les dialogues entre Thelma et ses parents de sous-entendus, sans jamais aller plus loin. Les conflits internes de Thelma restent donc de l’ordre du métaphorique, et même si certaines scènes sont fortes (le père sur son bateau, elle en soirée fantasmant un rapport avec la fille qu’elle aime), tout reste en surface et rien n’adhère, on n’y croit pas. Le résultat est un film sans profondeur et très scolaire.

L’assassin habite au 21

L’Assassin habite au 21 (France, 1942), un film de Henri-Georges Clouzot avec Pierre Fresnay, Suzy Delair et Jean Tissier. Durée : 1h24. Reprise France : 8 novembre 2017. Produit par Continental Films et distribué par Les Acacias.

Rétrospectivement, on peut considérer que L’Assassin habite au 21 initie une sorte de trilogie « criminelle et sociale » dans la France des années 40, qui sera ensuite complétée magistralement par Le Corbeau puis Quai des Orfèvres – avant que Manon ne marque chez le réalisateur une rupture certaine de style. L’intrigue y importe finalement bien moins que l’atmosphère, étrange, sombre et comique à la fois, dans laquelle « une culpabilité innombrable se déploie, celle des cauchemars où le danger se cache derrière le familier » : la séquence d’ouverture, exemplaire, donne le ton global de l’œuvre : s’y révèlent déjà aussi bien l’importance du décor (ce tripot placé au carrefour des solitudes, débouchant sur une ruelle obscure), l’insolence de la plume (on y reviendra) et l’expressivité du style. — DVD Classik