Dans la chambre de Vanda

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No quarto da Vanda (Portugal, 2000), un film de Pedro Costa, avec Vanda, Zita et Lena Duarte. Durée : 2h50. Sortie en France le 19 septembre 2001, distribué par Capricci.

Dans la chambre de Vanda forme avec Ossos et Colossal Youth un tryptique sur le quartier de Fontainhas, à Lisbonne, où vivait une communauté de prolétaires et d’immigrés du Cap Vert. Rongé par le trafic de drogue, il est intégralement détruit au début des années 2000. Le film est la deuxième tentative de Pedro Costa de filmer la vie dans les appartements exigus et mal éclairés du quartier. La première, formalisée avec Ossos, est à ses yeux un échec car trop d’argent et de moyens l’ont empêché de se mettre à la hauteur des habitants, de saisir le rythme de la vie sur place. Sa nouvelle manière de filmer se ressent ici directement sur la longueur des prises : les dialogues sont parfois en roue libre, les plans se recoupent dans leur longueur entre quelques cadres très restreints (la chambre, une salle à manger, un appartement quasi vide, délabré et ouvert sur l’extérieur), les silences et les plans fixes sur des ombres imperceptibles peuplent la trame décousue du documentaire.

Aux trois quarts du film on voit Vanda sortir de chez elle, dans une des rares prises de vues complètement ouvertes sur l’extérieur : elle chausse des lunettes pour observer l’éclipse, mais il ne se passe rien, la rue baigne en plein soleil. Beau symbole d’un groupe humain perdu dans l’obscurité des murs trop petits et que menace en permanence l’unique pelleteuse au dehors, qui frappe au hasard les portes, les murs, les boîtes aux lettres. Dans Le travail du cinéma I (Dominique Villain, 2012), Pedro Costa explique :

Le monteur son, Waldir Xavier, un monteur formidable qui a travaillé sur deux de mes films, m’a fait écouter une scène où Vanda faisait sa tournée avec ses légumes et ses fruits. Elle s’assoit quelque part, fatiguée. C’est un plan court de douze secondes environ. Comme d’habitude, il voulait me montrer sa modeste contribution. C’était magnifique. Vanda était spatialisée. Elle était devant le quartier qu’on ne voyait pas, on sentait la foule au loin. Le son apportait beaucoup au plan : la démolition, les cris, les chiens, tout cela réait un espace presque onirique, réverbéré. J’ai voulu écouter la cassette d’où provenaient ces sons. Et Waldir m’a dit : « C’est un son qui vient d’un montage que j’ai fait avec Chahine au Caire, d’un ouvrir qui construisait un immeuble ». Et qui, là, fait exister la démolition du quartier.

Le travail sur l’image se fait aussi dans une optique de détournement, avec le recours qu’il décrit à un ou des miroirs pour amplifier et canaliser les maigres rayons de soleil qui percent par la fenêtre. Sur beaucoup de plans la lumière n’existe que par tâches, sur une portion de visage ou dans le rougeoiement d’une cigarette. Elle s’efface devant les dialogues et les monologues très longs des personnages, qui tournent toujours autour de la drogue elle-même, d’un détail sans importance ou d’une anecdote doucement tragique, comme cet homme qui fuit de honte face à sa mère qui le découvre sale et amaigri, ou une histoire de roses qu’un jeune homme vient offrir à Vanda. Tout est tourné en caméra numérique, et rien ne vient dépasser le tragique que crée la répétition maniaque des rituels de chacun : le ménage dans le dénuement d’une salle de shoot, le feu sous une feuille d’aluminium, la recherche maniaque de traces de poudre dans un annuaire.

Dans la chambre de Vanda montre une grande maîtrise formelle dans la manière de filmer un lieu et des gens avec une pure valeur de documentaire, de témoignage : le quartier disparaît et avec lui les histoires individuelles d’une communauté formée dans et par la drogue. Le travail de Pedro Costa réalise avec brio cet objectif tant de fois annoncé mais si peu mis en oeuvre, d’effacer la prétention du cinéaste à insérer son sujet dans la trame d’un quelconque discours.

Les combattants

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Les combattants (France, 2014), un film de Thomas Cailley avec Adèle Haenel, Kevin Azaïs et Antoine Laurent. Durée : 1h38. Sortie le 20 août 2014, distribué par Haut et Court.

Excellent premier long métrage pour Thomas Cailley, qui oscille entre comédie et drame. On y retrouve avec plaisir Adèle Haenel, déjà géniale dans Naissance des pieuvres de Céline Sciamma et L’apollonide : souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello. Elle tire ici parti de son jeu très brut de décoffrage, spontané et viril, qu’elle met au service d’un personnage inadapté socialement, obsédé par la perspective d’une catastrophe et le survivalisme. Elle forme avec Kevin Azaïs un duo qui fonctionne avec peu de mots et déjoue régulièrement les attentes dramatiques que l’on voudrait coller au scénario – liées au contexte (crise économique, entraînement militaire) et aussi à un regard réaliste de la caméra, que porte une très belle photographie et la bande-son très contemporaine. La scène de l’incendie, proche de la fin, est emblématique de cette ambiguïté qui fait la réussite du film : dans une atmosphère crépusculaire, des confettis de bâtiments enflammés tombent au ralenti sur les deux personnages à bout de force, l’une dans les bras de l’autre, qui avancent vers les deux lumières presque extraterrestres d’un camion de pompier. La scène met un terme à leur escapade absurde et romantique dans les bois, entre pose aléatoire de pièges dangereux autour de l’abri et maladie véritable (qu’on suppose par empoisonnement ou par intoxication alimentaire) ; elle clôt sur elle-même cette parenthèse où s’affirme une grande liberté de jeu dans la composition des personnages, et de genres dans la capacité à passer du drame réaliste à la comédie pince-sans-rire.

Who is Dayani Cristal?

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Who is Dayani Cristal? (Royaume-Uni, 2013), un film documentaire de Marc Silver avec Gael García Bernal. Durée : 1h25. Sortie en France non annoncée.

Docu-fiction très réussi, passé à Sundance l’année dernière, qui retrace le parcours d’un migrant (incarné par Bernal) qui part du sud du Mexique pour rejoindre les États-Unis et y mourir au beau milieu du désert d’Arizona. On suit en parallèle les étapes de son voyage, ses rencontres, et l’enquête que mènent les employés du service d’immigration pour retrouver son identité à partir du tatouage qui donne son titre au film, dans le seul but de ramener sa dépouille à la famille. Les plans alternent entre le Mexique comme terre vivante, ouverte à tous les voyageurs mais aussi pleine de dangers, et l’aridité mortelle des terres du sud des États-Unis que ne viennent parcourir que des shérifs en 4×4 pour ramasser les corps. Gael García Bernal incarne son personnage sans trop en faire, et les plans sur lui s’intègrent très bien dans un découpage réussi qui alterne entre des dialogues avec d’autres migrants, des témoignages de la famille du défunt, et les recherches un peu vaines par téléphone. Une histoire bien menée et sans pathos, plutôt une bonne surprise.

La Vraie Vie (dans les bureaux)

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La Vraie Vie (dans les bureaux) (France, 1993), un film documentaire de Jean-Louis Comolli. Durée : 1h18. Distribué par les Editions Montparnasse.

Le documentaire donne à voir un groupe d’employées (au féminin) de la CRAMIF, c’est-à-dire la Caisse Régionale d’Assurance Maladie d’Île-de-France. S’il commence comme une tentative de décrire le quotidien d’un bureau banal, il se transforme vite en tableau désabusé de l’administration française, de ses lenteurs, et de la vie paisible et ennuyeuse d’un groupe de femme en son sein, et plus généralement de la morbidité du travail dans un bureau. Les profils des jeunes femmes présentées se distinguent très vite par leur ancienneté : il y a la jeune fraîchement arrivée, qui parle encore de grimper les échelons et de prendre du galon. Jeune, encore belle, elle ne tient pas en place et n’entend pas se laisser dicter sa conduite par les aînées. Ces dernières la regardent gentiment, et voient en elle le reflet de leur vie passée, à l’âge où elles ne pensaient pas une seule seconde « finir ici », 20 ans plus tard, à croupir dans les mêmes bureaux à ranger des dossiers sans fin.

Toutes gardent en tête que leur travail a, indirectement, une visée sociale et un objectif plutôt noble, « quand on y pense ». Mais précisément on y pense pas beaucoup, car pas une seule ne voit un visage étranger dans la journée : elles ne sont pas en contact avec le public, elles ne font que ranger son dossier et lui transmettre par la Poste. Le soir venu elles retournent à la maison, s’occupent des mômes, n’ont pas un moment à eux, leur vie c’est ça et seulement ça. En elles, en leur ennui, se dit quelque chose de l’abrutissement du travail quotidien au bureau, de l’impossibilité pour l’homme de rester 8h par jour derrière un écran ou un tas de papiers, à répéter le même type de tâches. S’y joue également les relations quotidiennes dans un groupe, ici socialement très homogène car l’administration française de l’époque (pourtant pas si lointaine) est intrinsèquement sexiste dans ses rouage, qui doit se côtoyer au quotidien, se supporter jusque dans ses plus petites mesquineries. Le moindre divertissement est un moment à part, chaque petit bouleversement mérite qu’on en parle pendant des semaines.

Après la projection le réalisateur se présente, et explique avec bonhomie qu’il n’a quasiment rien eu à faire pour ce film, que les femmes de la CRAMIF se sont quasiment jetées sur lui, sur l’opportunité qu’il était d’avoir une place à l’écran, un quart d’heure d’attention sur grand écran. Passés les premiers rush, il réalise qu’il a eu en très peu de temps suffisamment de matériel pour le montage ; mais il leur a promis, à elles, de rester pour une durée précise. Alors pour le temps qu’il reste il meuble, il les prend pour des actrices, et les voilà dans des plans nocturnes à danser sur de la musique, à fumer des clopes dans leurs bureaux, à faire des tirades sur le non-sens de la vie, à dire qu’elles veulent se casser et faire autre chose. Belles et tristes, elles montent le film à elle toute seule. Comolli explique ensuite qu’il n’a voulu ne filmer qu’elles, au plus bas de l’échelle administrative, car « les patrons ne l’intéressent pas ». Pourtant il y a fort à parier que le parallèle aurait été frappant, et que le vide peut se trouver partout, même sous d’autres formes.

Arrête ou je continue

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Arrête ou je continue (France, 2014), un film de Sophie Fillières, avec Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric et Anne Brochet . Durée : 1h42. Sortie en France le 5 mars 2014, distribué par Les Films du Losange.

Film amusant où on rit jaune mais où on rit quand même. Avec un casting pareil il était dès le départ estampillé « grand jeu d’acteurs », et les critiques n’ont pas manqué de le répéter à foison. Pourtant ce qui fait marcher le film c’est davantage les dialogues, fins et biens trouvés, ou l’incongruité assumée des situations, que le jeu très en retenue, en sous-entendus et en gestes gauches qui manque volontairement de naturel et font trébucher le scénario à chaque nouvelle scène. Le film entier est d’ailleurs constamment sur le point de tomber comme ses personnages, qui ne se voient plus et ne s’épaulent plus : quand Devos tombe dans la baignoire, Amalric entend le bruit mais ne s’arrête pas, indifférent. Leur duo reprend du poil de la bête dans des scènes réussies comme celle de la réconciliation autour d’une bouteille de champagne congelée et cassée en morceau, c’est-à-dire dans les moments où l’absurde atteint un degré suffisant pour s’affranchir complètement du cadre réaliste de la comédie à la française.

Pour faire la guerre

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Pour faire la guerre (France, 2013), un film de Cosme Castro & Léa Forest, avec Bastien Bouillon, Cosme Castro et Léa Forest. Durée : 28mn. Sortie en France le 25 février 2014, produit par Punchline Cinema.

Court métrage vu à l’Etoile des Lilas et projeté en même temps que Mes souliers rouges. La séance commence par une sorte de mini-performance au pied de l’écran, où les acteurs du films se mettent en scène dans ce qui ressemble à un repas de famille, un banquet, ou une soirée entre amis. La salle étant très grande, impossible d’entendre ce qui se disait, d’autant qu’aucun travail n’était fait ni pour maintenir le silence dans la salle ni pour véritablement donner un tour sérieux à la mise en scène. D’emblée donc, le film est présenté comme relevant du jeu ente potes, à prendre ou à laisser, bref un film « à la bonne franquette », ce que confirmera la trame narrative du court-métrage : une bande de jeunes gens se retrouve dans une maison de famille, et joue à « faire la guerre » une dernière fois. On assiste à ce qui se veut une réflexion sur l’amitié et le passage à l’âge adulte, exprimé avec un style très très ampoulé estampillé nouvelle vague (musique classique et son off, caméra à l’épaule, visiblement aucun moyen). On y retrouve Bastien Bouillon, qui jouait aussi dans 2 automnes 3 hivers, avec le même style marqué par une franchise directe et sans nuance, qui collait bien à l’écriture volontairement artificielle de Betbeder mais qui ici ne fait que renforcer le sentiment d’un texte récité comme une dissertation, fait de références mal digérées et de tentatives poussives de faire arty. Un film sans honnêteté, où les acteurs se regardent jouer à faire du cinéma en ayant la prétention de faire mieux que tout le monde par la seule force de leur nonchalance.