Ce cher mois d’août

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Aquele Querido Mes de Agosto (Portugal, 2009), un film de Miguel Gomes avec Sonia Bandeira, Fabio Oliveira et Joaquim Carvalho. Durée : 2h30. Sortie France : 17 juin 2009. Produit par O Som e a Furia et distribué par Shellac.

J’avais vu ce film l’année du bac à Paris avec ma mère ; on s’était tous les deux un peu assoupi pendant la séance et je n’avais gardé en mémoire que les musiques de bal populaire. Six ans plus tard (ce qui paraît une éternité) j’ai donc l’occasion de le revoir, et il confirme bien que Miguel Gomes est très talentueux. Ce cher mois d’août prend d’abord la forme d’un documentaire qui s’attarde dans tous les coins et recoins d’un petit village portugais, et sur la vie de ses habitants en plein mois d’août. Le premier plan est beau et simple : un renard curieux observe avec envie le calme d’un poulailler, puis trouve le moyen de s’infiltrer et de faire fuir les poules à toute allure. La scène est gratuite et se suffit à elle-même, la musique se charge ensuite de faire un fondu vers un concert en plein air. Cette ouverture est assez emblématique de la manière dont la caméra tourne un peu à vide dans la première partie du film, en s’attardant sur les occupations des habitants (une forêt où un camion de pompier patrouille en travelling arrière, des enfants qui jouent avec un canon à mousse sur un parking, un sanglier qui se fait saigner), leurs anecdotes (un couple de vieux qui raconte l’histoire de leur voisin qui se casse la jambe en sautant du pont pour impressionner une fille), leurs croyances (des vues sur des processions religieuses dans les rues du village et un homme qui raconte en off avoir été sauvé de sa maladie au cours d’une procession pour la Reina Sagrada). On voit évoluer parmi eux l’équipe du film, oisive et qui filme un peu dans tous les sens, sans avoir d’acteurs en place ni de planning de tournage. Télérama et les Cahiers du cinéma expliquent comment les conditions de tournage ont amené Gomes à improviser ces choix et à incruster ces petites séquences :

A l’été 2006, le réalisateur est prêt à tourner avec des financements franco-portugais et l’aide des autorités touristiques de ces régions peu visitées. Mais le président du comité régional meurt avant une réunion cruciale et les investisseurs français se font porter pâles. Le tournage tombe à l’eau, pas le film. Miguel Gomes ne voulait manquer sous aucun prétexte le rendez-vous du mois d’août. Il part avec une caméra 16 mm et une équipe réduite – six personnes, deux voitures – sur la route des bals et des processions. Pour réaliser un documentaire ? Prendre des notes ? Trouver des comédiens ? Il ne le sait pas vraiment. Mais ces journées prennent une tournure magique. Au fil de rencontres et d’épisodes étranges et savoureux, Miguel Gomes compose le film dont il rêvait, « un genre de Magicien d’Oz » dans les paysages enchantés de l’été. Sur l’élan du documentaire viendront se greffer les scènes de fiction, tournées avec les gens de la région. Et la fusion donne un film hybride comme on n’en fait pas encore. Sans que son auteur l’ait prémédité.

Inutile d’imaginer ce qu’il aurait été si Gomes avait eu les moyens de réaliser d’emblée le scénario prévu : un mélodrame avec chansons populaires dans la campagne où, enfant, il passait ses mois d’août. Car son génie fut précisément de saisir l’accident comme une chance de liberté. […] Entre les deux étés, il avait réécrit le scénario en fonction du matériau amassé. L’intuition décisive fut de ne pas chercher à masquer les problèmes de production en injectant les éléments du premier tournage dans la continuité du second, mais de trouver dans l’accident du double tournage le principe poétique du film. Pour le spectateur, c’est le plaisir rare d’assister à la gestation de la fiction, d’un récit qui expose le spectacle de sa propre métamorphose : la conversion à vue d’une fantaisie ethnographique en mélodrame lacrymal. Les éléments du premier tournage, agencés dans la première moitié du film en un kaléidoscope de motifs et de saynètes (pompiers et incendies, rivière et pont, chansons et légendes locales), constituent la matière première du mélodrame en gestation. Un fourmillement de petites fictions, d’ébauches de récits, en l’attente du drame qui les fera revenir pour les couler dans le mouvement romanesque d’un mélo. Gomez a ajouté à cette première matière les scènes d’une sorte de making off : casting, discussions entre le réalisateur et son producteur inquiet, équipe désoeuvrée.

La seconde partie du film, complètement scénarisée cette fois-ci, s’installe donc très progressivement et change les habitants en acteurs. Ainsi une jeune fille, Tania, que l’on voyait dans la première partie en train d’interrompre l’équipe du film qui joue à une sorte de pétanque locale, devient un peu plus tard l’objet d’une petite interview (on la voit faire un boulot d’été dans un poste de surveillance des incendies), avant de finalement devenir le centre du trio de la fiction naissance. Tombée amoureuse de son cousin venu de France pour les vacances, elle se voit barrer la route par un père jaloux qui ne s’est jamais remis du départ de sa femme (morte ou partie avec un médecin de Lisbonne, on ne sait pas). La relation père-fille est ambigüe, et cette dernière se range en fait derrière la relation qui parait la moins incestueuse des deux. Son cousin est joué par Fabio que l’on a vu un peu avant en train de faire du hockey dans une scène au rythme très fluide et très maîtrisé ; il est rebaptisé Helder en passant dans la fiction, où il accompagne à la guitare la famille dans ses tournées de concerts dans les villages. L’amour pour sa cousine se tisse dans des scènes de complicité très bien faites : par exemple quand sa cousine écrit à son copain et qu’ils lui dictent ensemble ce que des amants doivent se dire, se renvoyant la balle en souriant et sans lui laisser le temps de noter. Les chansons sont centrales dans le film qui superpose régulièrement conversations et images de façon désynchronisée ; malheureusement introuvables en dehors d’une petite liste de titres (comme celui-ci) à fouiller à l’occasion, elles accompagnent toujours de près ou de loin l’évolution de l’intrigue et diffusent une nostalgie à la portugaise, la saudade :

Mon cher mois d’août / Je rêve de toi toute l’année. J’ai le sourire aux lèvres / Mon cher mois d’août / Car je sais que je vais revenir

Encore dans Télérama, Gomes décrit cette impression :

L’été dans cette région est un moment particulier, une époque d’euphorie et de sentimentalisme exacerbé, tous ceux qui ont dû partir pour travailler, dans les grandes villes ou à l’étranger, sont de retour. Et ils ont de leur pays une vision sublimée.

Miguel Gomes la capture avec une très grande justesse, et fait même à la fin du film une petite explication de sa méthode dans une discussion avec son monteur son, à qui il explique qu’il ne peut pas enregistrer les gens à leur insu ni ajouter aux images des sons « qui n’existent pas », c’est-à-dire ceux qu’il prend un malin plaisir à superposer comme un commentaire minutieux, amoureux et discret de la réalité documentaire.

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