Cosmopolis

cosmopolis

Cosmopolis (États-Unis, 2012), un film de David Cronenberg avec Robert Pattinson, Juliette Binoche et Sarah Gadon. Durée : 1h48. Sortie le 25 mai 2012, distribué par Stone Angels.

Il se dégage de Cosmopolis une atmosphère étrange, qui doit être ce résultat d’un Cronenberg sans horreur, sans pourriture, sans transformation systématiquement macabre des corps. Ne reste donc qu’une ambiance, et des dialogues qui s’étendent à n’en plus finir : je n’ai aucune connaissance du style de Don DeLillo à l’écrit, mais sa retranscription à l’écran est verbeuse et poussive. L’absence de tout mouvement de caméra dessine ici un huis clos qui ne s’assume pas, plutôt une tendance paresseuse au plus simple, rien d’autre sans doute dans l’intention que de tout concentrer sur quelques compositions fixes et percutantes, d’étouffer tout le reste. D’où le refus également des sons extérieurs, mais sans rien d’oppressant, juste une isolation banalement neutre des bruits urbains, dont l’absence tue par contre dans l’oeuf la représentation de l’homme contemporain perdu dans un flux de bruits-informations : en fait d’hystérie et de milli-secondes, on a surtout des graphiques qui remuent mollement sur des écrans miniatures dans l’accoudoir, pour la folie de l’instantané on repassera.

Or donc des chapelets, des bribes de paroles qui s’enchevêtrent, et Pattinson qui participe complaisamment au défilé des gus venus mêler l’analyse financière à la petite semaine, les poncifs sur la crise du capitalisme et la dissertation pseudo-philosophique niveau bac ES sur les inégalités Nord / Sud. Le début est très raté, avec des répliques monocordes qui ne marchent pas du tout : les mauvais travers de la SF sont là, avec un jeune golden boy qui garde ses lunettes noires sur le nez excessivement longtemps, joue au Keanu Reeves débitant des âneries, et boit du whisky à l’infini en regardant des graphiques sortis des années 90. Pour un peu on attendrait une scène inspirée de Matrix, mais ici rien de tel, pour l’affrontement physique ce sera Amalric en artiste provoc’ minable, grimé en blond avec un accent à couper au couteau (à croire que lui comme Dujardin sont condamnés à ce seul rôle du français à accent hors de nos frontières).

Pourtant Pattinson est une très bonne surprise. Son visage et son jeu sont lisses et froids, et constituent presque un défi à eux seuls : le refus du plus minuscule trouble dans l’ordre parfait du monde et de son chronométrage, sa subdivision à l’infini, en fractions de secondes incalculables. Le dérèglement en lui est également infinitésimal, il arrive comme une blague (par la prostate), avec une scène hilarante où l’ex-vampire se fait fister au cours de son « check up » quotidien, qui inclut aussi une échographie complète. Là aussi on devine l’intention symbolique du capitalisme se regardant mais ne voyant rien de ce qui cloche en lui, ne laissant rien au hasard mais incapable de saisir l’anomalie profonde de son comportement etc. Mais tout ça sonne un peu creux et rebattu, de même pour le rat comme symbole omniprésent qui déclenche en retour une avalanche presque comique de symboliques inverses – notamment la voiture qui se fait « prouster » (comprendre : allonger de plusieurs mètres) et couvrir de liège. Les scènes dans la limousine ne sont pas sans rappeler celles de Margin call, avec des discussions vagues sur un objet devenu fantasme – ici le yuang, monnaie devenue un autre animal dont il faut comprendre, percevoir et anticiper le moindre frémissement. Mais elles ne sont plus ici un lieu de transition : le transitoire est le coeur de l’action, évidemment puisque le monde actuel aussi. Ne reste que l’indifférence du personnage, qui évolue dans son monde d’un bleu translucide et luisant, ce qu’on suppose être les couleurs fascinantes du capitalisme, dans un lieu autosuffisant qui ne s’ouvre que pour aller vers sa propre fin, cousue de fil blanc.

Le reste de Cosmopolis verse dans gratuité : gratuité du meurtre de l’acolyte devant un stade, dans les pleurs sincères pour la mort d’un rappeur soufi, de Binoche qui se trémousse lascivement sur la banquette arrière… À la sortie, un ennui profond et la vague impression de n’avoir pas retenu une seule idée intéressante, qu’il s’agit d’un film qui ne se donne pas les moyens de grand chose – et sûrement pas ceux d’une fin décente.

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