Curling

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Curling (Canada, 2011), un film de Denis Côté avec Philomène Bilodeau, Roc LaFortune et Sophie Desmarais. Durée : 1h32. Sortie France : 26 octobre 2011. Produit par Nihilproductions et distribué par Capricci.

Film étrange du canadien Denis Côté, ancré dans un pays pris étouffé dans la neige et le froid. On suit le parcours d’un homme au nom inconnu (surnommé Moustache) qui vit seul, reclus, avec sa fille déscolarisée de douze ans. Le jour il travaille dans un bowling et s’occupe de l’entretien d’un motel désert, tandis qu’elle ne fait rien ; la mère est absente, internée en hôpital psychiatrique. Le film est mutique et très lent, et le thriller s’installe en douceur. C’est d’abord une trace de sang repéré dans une des chambres, puis un groupe de cadavres glacés que trouve la jeune fille en se promenant dans les alentours de la maison, et qu’elle retourne voir plusieurs fois sans en parler à personne. Moustache de son côté évolue entre le glauque extrême – lorsqu’on découvre comment il opère, simplement en ramassant une victime d’accident au bord de la route déserte – et des petites occasions de socialisation, notamment avec la nouvelle employée du bowling ou au cours d’une partie de curling, ce jeu bizarre qui ne ressemble à rien de connu. Le film n’apporte aucune réponse aux mystères qu’il distille, et beaucoup de choses restent de l’ordre du suggéré ; Denis Côté n’a pas l’air de chercher à mener son intrigue quelque part mais plutôt à construire un personnage et à travailler un style. C’est ce qui se dégage d’une bonne interview de Télérama où il aborde trois séquences. La séance de curling :

A priori, il n’y a pas de raison géniale d’avoir appelé le film Curling autre que de souligner le seul moment où le personnage semble s’intéresser au monde. C’est un film sur un homme qui chercher à négocier avec la vie. S’il s’adonnait à ce sport, ironiquement considéré ennuyeux, JF pourrait se rapprocher des vivants. Cette scène ne se veut qu’informative mais quelques observateurs aiment y détecter une sorte de métaphore de tout le film. Il y a bien dans les règles des « pierres de garde » qui glissent et protègent « la maison » mais le symbole ou les clins d’oeil s’arrêtent là… Il n’y a pas trente-quatre symboles ni douze niveaux de lecture dans ce film.

Le dialogue à propos de sa fille :

Les cinéastes épris de contemplation, de silences, d’atmosphères vous diront que filmer les conversations à trois ou quatre devient vite effrayant. Il faut passer de l’information, donner dans la psycho, placer la caméra au bon endroit tout en évitant le champ contre-champ mou. On n’aime pas. Encore une fois, j’ai tenté ce plan statique, à trois. Puis au départ de Kennedy vers la cave, je recoupe, me rapproche, resserre, pour sauver un peu d’intimité. Il faut. Il faut accepter la coupe pour gagner de l’émotion. Le plan serré vient s’introduire dans l’intimité de Jean-François. Il n’a pas le choix, il doit répondre à l’interrogatoire d’Isabelle, la fille du bowling. Il est poussé dans ses derniers retranchements. Il ne peut s’évader. D’un problème de banalité de la forme, je suis content de gagner en proximité : le personnage est piégé par le plan.

Le plan large où ils marchent sur le bord de la route et envoient bouler un policier qui leur demande ce qu’ils font là :

J’ai appliqué sur tout le film un certain sens de l’économie et de l’ordinaire puis il y a cette incongruité, ce plan-séquence pas très loin du spectaculaire. Nous avions prévu de la tourner de façon assez classique. Le personnage du père confrontait le policier, en gros plans. Ça devait faire un peu western et marquer le début du film ; marquer le malaise du père par rapport à l’autorité. Mais depuis quatre jours, il faisait -20° C avec de grands vents. Nous avions changé l’horaire de tournage et nous ne tournions que des intérieurs. Il fallait maintenant et absolument sortir, mais comment tourner la scène ? J’ai eu cette idée d’un long plan simple, large, improbable. Les comédiens jouaient dans un vent dément. Ma chef-op Josée Deshaies n’y croyait pas trop. Nous étions certains que le plan finirait à la poubelle. Au final, tout le monde me parle de cette scène, de Fargo, du côté décalé et je ne sais quoi d’autres. Il faut absolument s’abandonner à ces accidents. Le plan n’a rien à faire dans la logique esthétique ou économique du film… Et pourtant !

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