De rouille et d’os

De rouille et d'os

De rouille et d’os (France, 2012), un film de Jacques Audiard avec Marion Cotillard, Matthias Schoenaerts et Armand Verdure. Durée : 2h. Sortie le 17 mai 2012, distribué par UGC.

Je n’aime pas beaucoup Marion Cotillard. Elle a une manière bien à elle de vouloir à tout prix capter l’attention, de vouloir distiller du sentiment vrai et de faire du pathos, tout en se donnant en permanence l’air de vouloir le déjouer (avec son franc-parler notamment, ainsi qu’une panoplie assez fournie de moues dédaigneuses). Je l’avais revu récemment dans Contagion, où son rôle de chercheuse en épidémiologie était grotesque et larmoyant au possible, et craignais de devoir supporter ça une nouvelle fois. De ce point de vue, De rouille et d’os est plutôt une bonne surprise.

La première moitié la montre pourtant en cul-de-jatte très irritante, surjouant sa souffrance intérieure et appelant à chaque instant le regard compassionnel (de Schoenaerts comme du spectateur), allant jusqu’à agresser un dragueur de discothèque parce qu’il manque de tact en découvrant son handicap. Mais la suite du film parvient à esquiver le piège d’un scénario trop gros pour les acteurs, voire trop gros tout court : malgré le double rebondissement (amputation + enfant qui manque de mourir dans un lac gelé), il se concentre sur ses personnages et parvient à produire quelques belles scènes qui confirment à mes yeux le talent d’Audiard fils dans la représentation d’une réalité sociale crue et imprégnée de réel. Schoenaerts, par sa présence et son air de gueule cassée, y participe largement : il se dévoile ici plus que dans Bullhead malgré un mutisme fort et le caractère tranché de son personnage obnubilé par sa propre force physique. Une fois de plus relégué aux basses œuvres (en l’espèce : garder l’entrer d’une boîte, surveiller un entrepôt, aider à l’espionnage illégal de personnel dans un magasin), il exprime une continuité surprenante entre ses personnages dans leur origine belge, leur rapport à la mort (il dit avoir travaillé dans un abattoir) ou aux sentiments (il traite ici Cotillard comme un banal objet de sexe, un coup de plus quand il a le temps). Les scènes de combat auxquelles il prend part le révèlent complètement, lui et la présence bestiale de son corps, comme un bloc insurmontable et autosuffisant ; il ne connaît de brèche que son fils, trimballé comme un objet mais qui fait surgir en lui quelque chose d’aussi proche que possible de l’amour filial, à chaque fois dans des scènes de trauma intense (la violence du coup réflexe qu’il lui assène, le désespoir de sa lutte pour l’atteindre malgré la glace). On sent malgré tout que subsiste une tentation de le réduire à son exceptionnelle présence physique, que décrivent complaisamment les ralentis exceptionnels à l’occasion des combats, et à l’évidence de son charisme très animal.

Le film est donc le parcours d’un homme, masse sombre et opaque, vers une ouverture à l’amour de ses proches, vers l’éveil aux sentiments et le partage de ses blessures. Cheminement presque unilatéral à mes yeux, qui se plaît à laisser de côté presque autant de perspectives qu’il n’en ouvre : la relation au fils, comme celle qui l’unit à Cotillard, reste survolée et donne peu à voir ou penser sur la reconstruction individuelle des personnages. Il y a certes une tendresse qui s’infuse progressivement, l’apaisement d’une tension et la convergence des deux personnalités vers un accomplissement commun (physique d’abord, puis sentimental), mais il n’y a que ce traitement, celui de la recomposition conjointe d’un duo cabossé, jamais de progression autonome. Par conséquent le personnage de Cotillard est traité d’une manière volontairement fragmentaire, comme une marche forcée vers le rétablissement, à l’image du geste que dessine Schoenaerts en ouvrant les rideaux : brusque, singulièrement efficace et rapide. Mon aversion presque physique envers sa manière de se mettre en scène, de surjouer en permanence, y est sans doute pour beaucoup ; toujours est-il que je ne trouve rien d’authentique ou de juste dans la passion qu’elle feint d’avoir pour son travail (et ce alors même que le travail sur l’image des orques, sur leur masse énorme et souple, lisse mais violente – est remarquable) ou dans sa manière de jouer à l’amoureuse fragile (sa fausse pudeur face à la franchise déroutante d’Ali, les sentiments que devraient dire ses textos lapidaires, ses monologues sur la sensibilité, tout cela sonne plutôt faux).

Reste que le film est dans son ensemble d’une grande qualité, et témoigne d’une certain talent dans la composition – y compris dans le traitement du spectacle des membres coupés ou des opérations de chirurgie.

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