Eau argentée

Eau argenté

Ma’a al-Fidda ou Eau argentée, Syrie autoportrait (France, 2014), un film de Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan. Durée : 1h43. Sortie France : 17 décembre 2014. Produit par Arte France et distribué par Potemkine.

Documentaire magnifique mais très dur sur le drame Syrien qui se déroule depuis maintenant 4 ans, d’abord sous l’oeil attentif des médias et maintenant dans l’indifférence générale de la « communauté internationale » qui semble ne plus y voir qu’un foyer potentiel pour Daech. Ossama Mohammed amène son sujet avec les rares images du terrain que les révolutionnaires ont produites : elles viennent pour la plupart de Youtube, sont en très basse définition et sont tournées smartphone à la main, dans des perspectives aléatoires qui évoluent au gré des mouvements de foule. Rarement amenées sur grand écran, elles y conservent pourtant toute leur force évocatrice car les blocs pixelisés de couleur mettent du temps à révéler ce qu’elles montrent. Une tache rouge devient presque par hasard la trainée de sang d’une tête coupée qui roule par terre ; des cadavres sont tirés en pleine rue avec des câbles depuis le trottoir pour ne pas être la cible des snipers ; dans le coin d’une pièce nue une silhouette humaine très floue se terre et se recroqueville, on ne comprend pas ce qui lui arrive jusqu’à ce que la voix off explique :

Après l’école, ce garçon a écrit sur un mur : “Le peuple veut la chute du régime.” Il a été arrêté, ses ongles ont été arrachés. C’est arrivé à Deraa. Ses proches ont accouru et exigé sa libération. “Oubliez-le, a dit l’officier, faites un autre enfant. Si vous n’y arrivez pas, faites venir vos femmes, on vous aidera.”

Vu la qualité de l’image on imagine plus qu’on ne voit ce qui se passe, mais cette figure prostrée est très évocatrice et stupéfiante d’efficacité visuelle ; elle revient d’ailleurs comme un motif lancinant dans le film, l’incarnation d’un pays en souffrance auxquels ses bourreaux ne laissent pas de répit en ne cessant jamais complètement leur torture.

Dans la première partie du film les lieux d’où proviennent les images s’enchaînent sans aucune unité apparente, on passe d’un affrontement à l’autre en ne percevant rien d’autre que la gradation de la violence. Pourtant c’est à des scènes clés du conflit que l’on assiste, comme les grandes marches dans plusieurs grandes villes (Deraa, Alep, Homs, Damas) contre la répression, puis le basculement dans le conflit armé avec un défilé silencieux qui tourne soudain au carnage quand des miliciens tirent sur les civils. La seconde partie met un terme au chaos d’images pour se concentrer sur la ville de Homs en plein siège. La ville est aux trois quarts détruite mais en son sein des enfants et des familles continuent de vouloir survivre ; c’est là que s’établit, fin 2011, le lien entre le réalisateur resté en France et Wiam Simav Bedirxan, jeune femme qui vit sur place et qui lui envoie régulièrement des vidéos prises dans la ville. Livrée à elle-même, sans aucune perspective de secours, elle montre la vie au milieu des ruines, ses contacts avec les enfants des rues avec qui elle crée une petite « école de résistants », la manière dont chacun doit composer avec la mort au tournant (un plan montre un petit garçon avec qui elle traverse une rue en courant parce qu’ils savent qu’un sniper surveille le croisement).

La musique, spécialement composée pour le film, est très belle ; elle est fondue dans des bruits familiers qui s’incrustent partout et rythment les échanges : notifications de message Facebook, bruits des touches d’un clavier… puis le bruit de gouttes d’eau qui coulent d’un côté et de l’autre de la caméra, à Paris sous la pluie chez celui qui regrette d’avoir abandonné son pays, à Homs dans un bâtiment délabré où un robinet goutte encore au milieu d’un tas de débris. Les co-réalisateurs se rencontrent finalement à Cannes pour présenter leur film ensemble – on voit alors enfin le visage de cette femme qui a décidé de ne jamais quitter la Syrie, pour vivre sur place les moments les plus durs de son histoire. Vers la fin quelques bribes d’actualité, qui montrent le drapeau noir de Daesh, symbolisent la récupération du conflit entre un peuple et son dictateur par les intérêts de tous les acteurs de toute la région.

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