Eve

All About Eve (États-Unis, 1951), un film de Joseph L. Mankiewicz avec Bette Davis, Anne Baxter et George Sanders. Durée : 2h10. Reprise France : 25 mars 2015. Produit par 20th Century Fox et distribué par Théâtre du Temple.

Le tournage débute sous les meilleurs auspices : quelques semaines auparavant, Mankiewicz a remporté les Oscars du Meilleur Réalisateur et du Meilleur Scénario pour Chaînes conjugales (A Letter to Three Wives), et Darryl F. Zanuck, s’asseyant pour une fois sur son orgueil, a mis un terme à sa querelle de neuf ans avec Bette Davis pour la convaincre de participer au film. Le caractère de la star est tellement souple et conciliant que tout le monde sur le plateau s’étonne : où est le dragon craint partout ailleurs ? Bette Davis n’a en effet trouvé sur Eve que des sources de satisfaction : le scénario est, de l’avis de tous, fabuleux (de toute sa collection de scripts, c’est celui qui porte le moins d’annotations de la main de Davis), Mankiewicz, en réalisateur très attentif au bien-être de ses acteurs (et surtout de ses actrices), est respecté de tous, … et pour ne rien gâter, Davis et Gary Merrill (qui joue Bill Sampson, le compagnon de Margo), bien que tous deux mariés ailleurs, s’éprennent immédiatement l’un de l’autre. Ce sera pour tous, de leur propre aveu, une expérience épanouissante et sereine, malgré les tentatives de la presse de faire mousser la publicité autour d’une hypothétique rivalité entre Bette Davis et Anne Baxter. En fait, les deux femmes devinrent très proches, alors que Davis ne supportait absolument pas Celeste Holm, censée jouer la meilleure amie de Margo. — DVD Classik

Pour Jacques Lourcelles, « Mankiewicz décrit un monde qu’il connaît bien et qui l’a toujours fasciné – le théâtre, à travers deux héroïnes principales : une comédienne célèbre et vieillissante, appréhendant avec angoisse ce que va être sa vie tant sur le plan sentimental que professionnel, et une jeune débutante ambitieuse, calculatrice et hypocrite, abordant au rivage du succès. Le relief de ces personnages qui ont une valeur universelle permet aussi à Mankiewicz de livrer une vision critique de la société américaine dans son ensemble où l’arrivisme, la fragilité psychologique, la tendance à la paranoïa, la peur du vieillissement et de la confrontation avec soi-même sont les caractéristiques essentielles. Margo Channing subit dans une première approche de la vieillesse une double crise d’identité : comment conservera-t-elle l’amour d’un amant plus jeune qu’elle et surtout quels rôles pourra-t-elle jouer sur scène ? Quant à Eve Harrington, son hypocrisie et son mensonge fournissent, dans la réalité, une preuve tangible de son talent et de sa plasticité puisqu’elle réussit à se glisser dans l’intimité de Margo, de Karen et des autres grâce à un personnage imaginaire qu’elle a forgé de toutes pièces. Elle fait du théâtre non seulement sur les planches mais aussi dans la réalité. Hors de la scène qui est-elle ? Rien peut-être et c’est là, aux yeux de Mankiewicz, son problème essentiel.

Les sept récits en flash-back émanent de trois narrateurs (De Witt prenant la parole en 1er, 3e et 7e position, Karen en 2e, 4e et 6e et Margo en 5ème) et c’est uniquement par la voix que les narrateurs se succèdent, Mankiewicz ayant dédaigné de faire des retours au présent pour ponctuer et séparer les différents récits. Lourcelles note aussi l’originalité du flash-back sans image, purement oral, de l’évocation du passé d’Eve par elle-même à l’intérieur du premier récit de Karen. « Des images auraient été là une grande erreur : d’une part, il aurait fallu qu’elles fussent mensongères (puisque Eve ment), d’autre part, il était bien meilleur qu’elle convainque son auditoire -comme le public du film- par sa seule présence, par la seule persuasion de sa voix et de ses paroles, en bonne apprentie comédienne qu’elle voulait être. Comme souvent chez Mankiewicz la parole est utilisée ici comme une arme, à l’efficacité redoutable. » — Ciné club de Caen

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