Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma

Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma (France, 1986), un film de Jean-Luc Godard avec Jean-Pierre Léaud, Jean-Pierre Mocky et Marie Valera. Durée : 1h32. Sortie France : 4 octobre 2017. Produit par TF1 et distribué par Capricci.

En septembre 1945 Marcel Duhamel fonde la Série Noire. Cette collection se distingue des autres collections par son aspect : couverture cartonnée noire et jaune avec une jaquette noire avec un liseré blanc. Entre 1984 et 1988, TF1 et Hamster Productions rendent hommage à cette collection mythique dans l’univers du polar en réalisant une série de 33 adaptations de ses titres célèbres. Godard se voit confier la direction du 21e épisode qui devrait être l’adaptation du roman de James Hadley Chase, Chantons en chœur. La série noire de James Hadley Chase se métamorphose en un objet embarrassant qui encombre les mains de Jean-Pierre Léaud, alias Gaspard Bazin, jusqu’au moment où il décrète qu’il est mal écrit et lance : « Ceux qui disent aimer les romans policiers parce que c’est vite lu et oublié aussi tôt, ne pourraient pas vivre sans, alors qu’ils peuvent vivre sans les grands classiques ». Et le texte de cet auteur est englouti sous le flot des mots isolés qu’énonce la ronde interminable des figurants : « Les morts contre les vivants, protégeant au contraire les ossements vides et pulvérisés, la poussière inoffensive et sans défense contre l’angoisse et la douleur et l’inhumanité de la race humaine. » Faulkner

Car pour JLG, si meurtre il y a, et meurtre il y a, c’est celui du cinéma par la télévision, de la création, de la beauté, de toute idée de recherche esthétique par l’argent. Et d’égrener les noms des réalisateurs, producteurs, acteurs morts au champ d’honneur. Seuls demeurent les visages… de Dita Parlo au travers de celui de Marie Valéra que caresse la lumière chaude ou qui se fond en lui-même.

Tout est dit dans le titre, tout est dit dans le choix des acteurs : Jean-Pierre Léaud, Jean-Pierre Mocky ; un symbole de la nouvelle Vague, la figure de l’anarchiste du cinéma indépendant ; Bazin et Almereyda dit Vigo ; le militant des ciné-clubs et le réalisateur de Zéro de conduite.

Grandeur Et Décadence D’un Petit Commerce De Cinéma constitue un manifeste cinématographique en défense du cinéma qui a donné envie à JLG de faire du cinéma. Il est une défense illustrée et virulente du cinéma que tue la télévision avec sa grille des programmes et sa mire. Il est un plaidoyer sans concession, provocateur et suicidaire réalisé par celui qui voudrait enfin « voir les choses avant de les dire », celui qui s’est retiré à Reykjavik parce que c’est là que c’est déroulé la plus grande partie d’échec au monde.

On a dit du cinéma qu’il était une usine à rêve. Côté usine, il y a Gaspard Bazin qui prépare son film et fait des essais pour recruter des petits rôles et des figurants. Côté usine, il y a Jean Almereyda, le producteur qui a eu son heure de gloire et qui a de plus en plus de mal à réunir des capitaux pour monter ses affaires. Entre eux, il y a Eurydice, la femme d’ Almereyda qui voudrait savoir si elle peut être actrice.

Le cinéma, c’est autant l’art de chercher un beau visage à mettre sur la pellicule que celui de trouver l’argent nécessaire à l’achat de cette pellicule.

« Grandeur et Décadence », c’est un peu cette histoire. C’est aussi la peinture de ces figurants, ces techniciens, tous ces obscurs qui travaillent pour les salles obscures, et maintenant pour la télévision. — Ciné Club de Caen

Extrait d’un texte d’Alain Bergala sur Balloonatic :

Godard, aussi, comme le personnage interprété par Erland Josephson, est maintenant persuadé qu’en ce qui concerne le cinéma, la catastrophe majeure a eu lieu, irréversible, et qu’il n’est plus que l’un des rares survivants, avec Mocky et quelques autres, de cette époque où il y avait encore des hommes de cinéma. Il aime bien, depuis quelque temps, se mettre en scène comme un rescapé de cette « série noire » où tant d’autres sont tombés au champ d’honneur, de Rassam à Lebovici en passant par Romy Schneider et Georges de Beauregard. Puisqu’on lui commande justement une Série Noire, le sujet était tout trouvé: la disparition d’une espèce (Mocky, Léaud et lui-même sont filmés comme de vieux éléphants tenaces qui continuent à croire à la savane en plein cœur du zoo de Vincennes) et son remplacement par une autre, mieux adaptée à l’horrible fausse légèreté des temps qui s’annoncent. […] Godard me donne l’impression d’avoir entrepris ce film sans aucune illusion sur l’efficacité de son geste dans le réel, dans ce qui n’est même plus un rapport de force entre le cinéma et la télévision. Mais alors pourquoi? Pour la beauté du geste. C’est tout? C’est tout, mais quand le geste arrive par moments à une telle beauté désespérée, c’est déjà beaucoup.
Ici, pour Godard, il n’est même plus question de « faire la leçon » à ceux qui sont chargés de faire la télévision, ni de proposer je ne sais quelle alternative illusoire, non, pour ça il a déjà trop donné, il s’agit simplement, comme l’homme qui brûle sa maison, de manifester que la catastrophe n’a pas eu raison de cette liberté souveraine qui lui reste d’accomplir jusqu’au bout la beauté d’un geste qui lui appartienne en propre, même si ce geste peut sembler vain aux autres. […] Grandeur et décadence est aussi une machine à remonter le temps. Elle lui permet, grâce au médium du beau visage de Marie Valéra, au temps de ces actrices dont il aimait aller voir les films en compagnie de François Truffaut. Même si ce nom n’est jamais prononcé au cours de cette sonnerie aux morts d’une heure et demie, on a en permanence l’impression que ce film était pour Godard une façon de revenir en arrière, avant l’interruption de la mort, pour reprendre, par un autre médium interposé (Jean-Pierre Léaud), le dialogue avec François Truffaut. Pour lui dire, avec ce film qui est à la fois sa Chambre verte et son anti-Chambre verte, à sa manière à lui, sans images pieuses et sans cérémonies, avec gravité et drôlerie, que le cinéma qu’ils avaient aimé ensemble, au début, et dont Truffaut maintenait vivante (beaucoup plus que lui, l’iconoclaste) la tradition, était bel et bien mort. (Alain Bergala, Cahiers du cinéma n°385, juin 1986)

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