John From

John from

John From (France, Portugal, 2016), un film de João Nicolau avec Júlia Palha, Clara Riedenstein et Filipe Vargas. Durée : 1h35. Produit par O Som e a Furia et distribué par Shellac.

João Nicolau est, on le sait, l’ami de Miguel Gomes. Depuis que le premier a joué chez le second, dans La Gueule que tu mérites (2008), on retrouve chez l’un et l’autre les mêmes noms et figures. Mariana Ricardo, leur scénariste commune, écrit aussi des musiques pour leurs films respectifs, quand elle n’y est pas actrice voire monteuse. Luis Urbano, Bruno Duarte ou Miguel Martins, respectivement producteur, décorateur, et monteur son, travaillent avec l’un comme l’autre. Même chose pour Vasco Pimentel, ingénieur du son légendaire, qui apparait aussi dans Ce cher mois d’août, tient un petit rôle dans Tabou et joue le directeur du centre dans John From… Les croisements se multiplient à l’envi, à tel point que l’on peut se demander pourquoi les films de Gomes et de Nicolau sont si différents.

Il y a bien une manière simple de dire, sinon d’expliquer, ce qui les distingue : Gomes a commencé comme critique et Nicolau comme monteur. L’un s’attaque à des grands problèmes, interroge le documentaire et la fiction, l’actualité et les puissances du récit. L’autre joue des rythmes et surtout des élans, de la manière dont ils retombent ou sont interrompus. Loin des constructions polyphoniques et savantes de Gomes, les films de Nicolau proposent des combinaisons d’emportements et d’arrêts, de transports et de haltes.

[…] Venu au cinéma par l’ethnologie, après un documentaire réalisé dans le cadre de ses études, You Can’t Live With Your Mouth Shut (Calado Não Dá, 1999), João Nicolau donne au culte une valeur exemplaire. John From célèbre l’intelligence de ceux qui ont vu une croix dans la silhouette d’un avion militaire, et des rites mystérieux dans les défilés et débarquements des troupes américaines. En donnant leur propre sens aux évènements, les habitants font preuve d’une extraordinaire capacité d’appropriation dont Rita peut se réclamer. Quand la jeune fille se peint le visage, elle prend la liberté de mélanger différentes traditions et crée, en même temps qu’une caricature, son propre syncrétisme. Elle s’est trouvé un dieu, et s’imagine tabou dans une étonnante séquence onirique, avant de faire comme si son quartier de Lisbonne était une île tropicale. Avec Tabou (2012), Miguel Gomes avait dressé le procès de l’exotisme comme d’une fascination coupable ; John From le vide de son sens en filmant l’ici comme un ailleurs. Le premier film était construit en miroir, incitait à l’aveu comme au recueillement. Le deuxième ferait plutôt sourire, et dérive progressivement. Lorsque son héroïne se maquille devant la glace de son armoire, l’acronyme « USA » qui apparait à l’envers à l’image devient une inscription aussi mystérieuse que le masque qu’elle s’est dessiné. Tabou dévoilait pour la vieille Aurora le secret d’un envoutement ancien ; John From en fabrique un de toutes pièces pour Rita.

Il y a dans les films de João Nicolau un hermétisme volontaire, cultivé avec soin par les personnages principaux. Deux scènes de John From seraient adaptées de Noa Noa, le récit de voyage et d’initiation que Gauguin tira de son premier séjour en Mélanésie, et c’est une reproduction d’une toile du peintre que Rita affiche dans sa chambre. Même les échanges laconiques de Rita et Sara abondent en images incompréhensibles, noms de codes, ou allusions inintelligibles. Au milieu d’un dialogue, elles peuvent réciter un poème de Mário Henrique Leiria tiré des Contos do Gin-Tonic (1973), ou choisissent de désigner le voisin son le nom de « Colonel » pour Colonel Tapioca, avant de changer pour « John From » et s’appellent l’une l’autre « Paulo Rodrigo », sans que cela soit jamais expliqué. Au-delà du goût du réalisateur pour les privates jokes – une partie en sont probablement – nous devinons dans ces mots de passe un système pour que les personnages communiquent entre eux sans que nous les comprenions. Nous ne voyons jamais, par exemple, les messages que s’échangent les deux jeunes filles par mots interposés cachés dans l’ascenseur. Plus réfractaires encore que pudiques, les héros de Nicolau veulent tout sauf s’expliquer. Dans L’Epée et la Rose, Manuel intégrait une société secrète qui échouait finalement à ne pas rendre des comptes. En s’inventant une tribu, Rita réalise une échappée réussie, et pourrait à la fin reprendre les mots de Gauguin dans Noa Noa : « Une semaine s’écoula, pendant laquelle je fus d’une “enfance” qui m’était à moi-même inconnue. » — Independencia

João Nicolau tisse dans John From tout un jeu de symboles sur le thème de l’exotisme, de l’été et du voyage avec une grande virtuosité, qui pourtant ne semble pas suffire à faire décoller le film. C’est surtout lié à un manque de rythme au montage, et au fait que le film souffre d’une parenté trop proche avec ceux de Gomes. Je serais curieux de voir ce qu’il a fait avant pour voir dans quoi le film s’inscrit.

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