La carrière de Suzanne

La carriere de Suzanne

La Carrière de Suzanne (France, 1963), un film d’Éric Rohmer avec Catherine See, Philippe Buzen et Christian Charrière. Durée : 52mn. Produit et distribué par Les Films du Losange.

Un moyen métrage de Rohmer assez déroutant, qui s’il s’attache à décrire minutieusement un milieu et un habitus (celui des étudiants du quartier latin des années 60), dresse aussi plus discrètement le portrait d’un caractère singulier, celui d’une jeune femme moderne prise entre les aspirations contradictoires de sa génération. La Suzanne du titre est étudiante en interprétariat, et elle travaille pour payer ses études ; femme moderne qui sait ce qu’elle veut, elle n’hésite pas à entrer dans des jeux de séductions et à les provoquer. Plus engageante que les garçons qui l’entourent, elle cherche le bonheur avec conviction, tandis que les deux personnages de Bertrand et Guillaume, qui s’évertuent à vouloir lui plaire tout en la repoussant de toutes leurs forces, ne font preuve que de bassesse et de mesquinerie dans leur approche, et témoignent davantage de la tristesse de l’époque – celle qu’évoque les surboums où rien n’arrive, les verres qui n’en finissent pas, les cafés où ils n’ont rien à se dire. Le rapport de force qui s’établit entre les trois personnage oriente spécifiquement sa brutalité vers la jeune femme, que les deux garçons prennent en grippe et veulent littéralement « faire payer » pour un crime qu’elle n’a pas commis (celui de leur plaire), alors qu’eux-mêmes ne gagnent pas encore leur vie. Le personnage de Bertrand, fasciné par son ami qui se comporte pourtant comme un mufle et qui accuse Suzanne de vol quand cette dernière n’a rien fait, est aussi l’illustration parfaite du procédé de Rohmer qui consiste à mettre en scène un narrateur évoluant dans son rapport au monde et sortant du film comme d’une mue, tenu d’intégrer son expérience comme une leçon cuisante. La conclusion du film finit par retourner le piège contre lui, et s’il prend la forme d’une leçon un peu trop démonstrative et rapide, cette dernière ne manque tout de même pas de sel. La Carrière de Suzanne, deuxième conte moral, contient en germes les personnages et les thèmes fétiches de Rohmer, et exprime déjà la finesse perçante de son style et de ses dialogues.

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