La Corde

Rope (États-Unis, 1950), un film de Alfred Hitchcock avec James Stewart, John Dall et Farley Granger. Durée : 1h23. Reprise France : 3 septembre 2008. Produit par Transatlantic Pictures et distribué par Théâtre du Temple.

Premier long métrage en couleur de Hitchcock, La Corde donne l’impression au spectateur qu’il a été tourné en temps réel et en un seul plan-séquence. Le film est, en réalité, constitué de onze plans, générique inclus, qui firent l’objet de très nombreuses prises. Les chargeurs de pellicule 35 mm n’excédaient pas une dizaine de minutes de film à l’époque du tournage. La plupart du temps Hitchcock dissimule les changements de plans par des artifices de mise en scène (raccord sur le dos des acteurs ou d’autres surfaces sombres qui remplissent l’écran) mais il procède aussi à des coupes franches visibles. La première et la plus choquante montre les deux criminels étrangler leur victime en gros plan, juste après le générique. La plus célèbre est le champ contre champ qui survient vers la 32ème minute, avec un raccord sur James Stewart qui décèle pour la première fois quelque chose de suspect dans le comportement et les paroles d’un des jeunes hôte criminels. Le paradoxe est que les coupes « masquées » sont extrêmement visibles et ont plus été largement commentées que les coupes classiques. Elles exhibent l’exercice de style un peu forcé d’un film constitué d’un seul long plan séquence, tandis que cette manière de filmer a été mieux utilisé dans des films ne s’imposant pas la contrainte de l’absence totale de découpage, comme dans d’autres films de Hitchcock (Les Amants du Capricorne reste le meilleur exemple), de Kenji Mizoguchi ou de Otto Preminger.

La Corde est finalement plus intéressant pour son contenu que pour ses prouesses techniques. Si La Corde exhibe sa mise en scène et la machinerie du cinéma en voulant les rendre invisibles, le film dissimule ses véritables sujets, joue en permanence avec l’idée de cache et de double sens. Le secret (de polichinelle) de La Corde, c’est l’homosexualité. Même si cela n’est jamais évoqué dans les dialogues, les deux jeunes hommes qui préparent et exécutent ce qu’il imagine être un crime parfait, une œuvre d’art, sont de toute évidence amants. Les deux acteurs qui interprètent Philip et Brandon, Farley Granger et John Dall étaient eux-mêmes homosexuels.

Farley Granger joue Philip le jeune homme influençable qui accepte de participer à un crime gratuit sur une idée de son amant dominateur, Brandon, dandy pseudo nietzschéen (John Dall remplaça Montgomery Cliff, lui aussi gay, initialement choisi par Hitchcock.) Hitchcock avait décidé d’adapter la pièce dont était tirée le film avec le scénariste Arthur Laurents, dramaturge qui se trouvait à l’époque être l’amant de Farley Granger. A Hollywood, l’évocation de l’homosexualité était bannie dans les films, tabou y compris pour Hitchcock et la Warner qui ne prononcèrent jamais ce mot pour évoquer La Corde. Les inclinations sexuelles des jeunes criminels ne font pourtant aucun doute, malgré les atténuations apportées par l’adaptation américaine – le film est tiré d’une pièce de théâtre anglaise de Patrick Hamilton, qui insistait aussi davantage sur le système de classes (tous les personnages du film de Hitchcock font partie de la haute société new yorkaise).

L’autre secret, mieux gardé, de La Corde concerne le discours des amants criminels, influencé par les théories nietzschéennes de leur professeur de philosophie, sur l’existence d’une élite autorisée à tuer si elle en éprouve le désir des êtres inférieurs. En 1948 de tels propos, qui ne manquent pas dans le film de choquer le père de la victime, renvoient aux récents cauchemars de l’idéologie nazie en action et de l’extermination des Juifs en Europe. Lorsque le professeur de philosophie découvre le terrifiant secret – un cadavre caché dans un coffre au milieu de la salle à manger – et les motifs du meurtre, il ne peut que souligner sa part de responsabilité et sa faute morale, exprimant ouvertement un sentiment de culpabilité. Une conclusion qu’on a le droit de rapprocher de l’attentisme des États-Unis alors que l’existence des camps était avérée, de la prise de conscience tardive de la Shoah. Ce corps enfoui dans un coffre dont seuls les criminels – et les spectateurs – connaissent l’existence, tandis que les invités discutent, s’amusent et s’agitent autour de problèmes sentimentaux et mondains, c’est une implacable machine à suspens telle que Hitchcock savait en fabriquer à la perfection. C’est également une allégorie tout aussi implacable de la plus grande tragédie du XXème siècle, qui ne finit pas de hanter la pensée philosophique et la création artistique, et bien sûr le cinéma. — Olivier Père

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