La Porte du paradis

Heaven’s Gate (États-Unis, 1981), un film de Michaël Chimino avec Isabelle Huppert, Kris Kristofferson, Christopher Walken et John Hurt. Durée : 3h39. Reprise France : 27 février 2013. Produit par United Artists et distribué par Carlotta.

Film fleuve de près de 4 heures, grand récit pessimiste de la construction américaine qui prend pour point de départ la guerre du comté de Johnson dans le Wyoming, Heaven’s Gate a connu un destin difficile : réalisation beaucoup plus longue et coûteuse que prévue, montage interminable, et accueil glacial du public américain qui plombera durablement la carrière du cinéaste.

Chimino radicalise la construction de son précédent film, et met en scène une fresque composée de trois parties inégales, blocs de temps qui confèrent à l’œuvre un rythme musical, une structure proche de l’opéra. La longueur du film (trois heures quarante) est légitimée par la densité romanesque et historique du film mais aussi sa structure qui étire les scènes de groupes, comme le bal de la remise des diplômes d’Harvard en 1870, et celui sur patins à roulettes des fermiers vingt ans plus tard. En revanche, Cimino ne livre aucune explication psychologique. Il laisse volontairement planer une certaine ambiguïté sur le comportement et les sentiments contradictoires de ses personnages principaux, un trio amoureux formé par un riche intellectuel prenant parti pour les émigrés (Kris Kristofferson), une prostituée française (Isabelle Huppert, la même année que Loulou de Pialat et Sauve qui peut (la vie) de Godard !) et un tueur (Christopher Walken, rescapé de Voyage au bout de l’enfer). Ce film sur la fin de l’idéalisme marqua aussi la fin du cinéma d’auteur américain à grand spectacle. Le public refusa la vision hyperréaliste de l’Ouest et la lecture politique de Cimino, à contre-courant du révisionnisme hollywoodien et des westerns classiques. — Olivier Père

Télérama a un bon article sur le tournage :

Cimino se retrouve ainsi, un matin, aux portes des studios Sony « avec le sentiment de retourner au pensionnat ». Par une étrange coïncidence, les fenêtres de la pièce, où il va passer des semaines à reprendre son film, plan par plan, donnent sur les bureaux où il travaillait à la préparation de La Porte du paradis. « C’est un des rares bâtiments qui n’ont pas été détruit. Les souvenirs sont revenus peu à peu, notamment celui des jours où nous faisions défiler des dizaines de chevaux dans ces rues de Los Angeles pour choisir ceux qui conviendraient au tournage. » Il ne se sent pas capable de regarder le film d’un bout à l’autre, mais la redécouverte de chaque image le renvoie à sa folle ambition d’alors, et à sa dévorante obsession du détail qui l’a conduit à faire reconstruire des pans de villes entiers dans trois Etats différents ou à acheminer une locomotive d’époque au fin fond du Montana au prix d’un périple insensé : « Avant La Porte du paradis, personne n’avait jamais représenté avec exactitude l’Ouest de la fin du XIXe siècle. C’était le premier western à offrir une réelle documentation qui permette de nous immerger dans cette période clé de l’histoire. Ces années-là coïncident avec l’explosion de la photographie, et j’ai retrouvé dans les archives du Wyoming des milliers de photos qui nous ont servi de référence pour chaque costume ou chaque édifice. »

Ancien étudiant en art plastique, jeune « gourou » de la publicité dans le New York des sixties, Michael Cimino dit qu’il ne sait toujours pas ce qui l’a poussé à « devenir cinéaste ». En dehors d’un appétit gigantesque pour les recherches et le relief de la reconstitution. Depuis la fin des années 1960, il a écrit une cinquantaine de scénarios dont une adaptation de La Condition humaine, de Malraux, et une vie de Dostoïevski (en collaboration avec Raymond Carver) ; celui de La Porte du paradis fut l’un des tout premiers. Il l’a commencé à la suite d’une quête maniaque sur la véritable histoire du fil de fer barbelé dans l’Ouest des pionniers : « J’y ai fait très tôt mes premiers voyages initiatiques. Et j’ai été saisi par cette folie de la propriété et du morcellement de l’espace. » En chemin, il est tombé sur un épisode peu connu de l’histoire américaine, une sanglante guerre civile qui a opposé les propriétaires terriens à une foule de migrants venus d’Europe de l’Est. « J’étais abasourdi par la violence que je découvrais ; le gouvernement, à toutes les échelles, a couvert l’extermination d’une population. On sait ce qui s’est passé avec les Indiens, mais c’était, là, une guerre de classes. D’une brutalité extrême. » Pour lui, cette période où l’Amérique en construction était un rêve d’intégration, démoli par la caste de propriétaires, est le miroir de l’Amérique des années 1960. « Le personnage principal, interprété par Kris Kristofferson, porte un idéal de responsabilité ­civique qui fait écho à la figure des Kennedy. Quand le film est sorti, tout ça était bien fini. Reagan a été élu quelques semaines avant la première projection. » Après la projection new-yorkaise de l’automne dernier, Kris Kristofferson a avancé que le film et sa « sombre représentation du capitalisme » avaient été victimes du climat politique de l’époque. « On lui a raconté qu’un haut responsable du ministère de la Justice avait fait savoir aux studios qu’il ne voulait plus de films présentant une vision négative de l’histoire américaine. »

Kris Kristofferson dit que La Porte du paradis a eu raison de son ascension à Hollywood. Mais les producteurs n’étaient déjà pas rassurés de voir ­Cimino lui confier le premier rôle d’un projet aussi ambitieux (le cinéaste a longtemps pensé à Steve McQueen). Dès les premiers jours, les responsables d’United Artists sont aussi très remontés contre le choix d’Isabelle Huppert, alors qu’ils ne jurent que par Jane ­Fonda ou Diane Keaton, mais le cinéaste ne veut qu’elle et la fait travailler comme une damnée. A l’image de tous les protagonistes, pour lesquels une école d’équitation est ouverte et des ateliers sont créés pour toutes les disciplines de l’époque, de la valse au patinage à roulettes. Isabelle Huppert a même droit à des cours particuliers avec une légende du rodéo et, pour nourrir son rôle de maquerelle, passe quelques jours dans un bordel de l’Idaho. « Quand j’ai revu le film. J’ai été étonné par le travail des acteurs. Le tournage a duré sept mois, dans des conditions très pénibles, et ils n’ont jamais perdu leur concentration. C’est sûrement dû à la vérité de chaque image. Pour retrouver cette époque, il nous a ­fallu réinventer un artisanat qui n’existait plus en Amérique. » Il n’a jamais douté du bien-fondé de l’entreprise mais, alors que le budget enflait dans des proportions extraordinaires, la presse ne lâchait pas ce génie sûr de lui. Elle titrait « Apocalypse next » et demandait à quel moment l’« exigence artistique devient de la complaisance ». « Ils n’ont toujours pas la réponse. On a souvent comparé mon ambition à celle du Coppola d‘Apocalypse now, mais, comme Scorsese, il a commencé dans les années 1960. Je suis arrivé bien après eux. La sympathie pour l’esprit d’aventure de cette génération d’auteurs s’était estompée. L’époque avait changé. »

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