La tête haute

La tête haute

La tête haute (France, 2015), un film d’Emmanuelle Bercot avec Catherine Deneuve, Rod Paradot, Benoît Magimel et Sara Forestier. Durée : 2h. Sortie France : 13 mai 2015. Produit et distribué par Wild Bunch.

Le film d’Emmanuelle Bercot paraît légitimement proche du précédent de Maïwenn, Polisse, à la fois par son sujet et par l’intention compatissante qui est à l’origine du projet. Il est donc logiquement pris dans les mêmes travers, qui consistent à faire mine de mettre le nez dans le social sans pour autant se départir d’une distance trop respectueuse au sujet. C’est ce qu’écrit Christophe Beney avec justesse pour Accreds :

La tête haute est au juge pour enfants ce que Polisse était à la brigade de protection des mineurs […] Quand on écrit ça, on dit beaucoup du film, mais on passe à côté de ce qui le rend plus digeste que celui de Maïwenn : un protagoniste plutôt qu’un récit choral et surtout, un protagoniste du côté du bureau où on répond aux questions, pas de celui où on les pose. La tête haute se présente comme moins édifiant, moins donneur de leçon ou redresseur de tort que Polisse, parce qu’il s’en tient à un destin individuel qui n’a pas valeur d’exemple et ne représente pas un groupe plus large. Du moins l’espère-t-on, jusqu’au dénouement et à une ultime image faisant passer un message clair, comme le ferait un spot de recrutement de surveillants de prison ou une pub pour un candidat à la présidentielle : la foi en l’avenir est un pur produit de la République française, et le palais de justice, un temple rédempteur et miséricordieux.

Globalement le film manque beaucoup de finesse, notamment à cause de son casting que je trouve complètement démesuré et à côté de la plaque : le personnage principal a évidemment été choisi pour sa « gueule d’ange » qui prévient toute possibilité d’en faire un vrai connard, quant toutes actions pointent vers le contraire ; du coup le discours de fond se retrouve réduit au déterminisme du milieu familial et au rejet du monde éducatif. Magimel est peu convaincant en faux éducateur / grand frère qui aurait lui-même eu du mal à s’en sortir ; Sara Forestier est totalement ridicule, qui nous rejoue Suzanne en moins bien, littéralement grimée en « sans dents » pour faire une pauvre convaincante. Enfin Deneuve, c’est triste pour elle, fait vraiment mémère dans son rôle de juge des enfants patiente jusqu’à l’excès, et donnerait presque des envies d’autorité façon droite des valeurs. D’ailleurs le film a réussi à ulcérer Libération, qui aurait pourtant pu être client a priori :

Le film, à cet égard, est le récit d’un dressage, ou comment un gamin mal né, confronté à une mère trop jeune, à la fois indigne, vaguement sotte et néanmoins aimante (Sara Forestier dans un grand numéro de sorcière prolo échevelée) et à la violence aveugle des pères et des grands-pères, est comme incarcéré dans une névrose d’agressivité et des comportements de rejets ; comment il ne peut communiquer que par hurlements et crises, cognant ou pleurant, hors de lui ou enfoncé dans son monde ; et comment l’opiniâtreté de l’institution qui jamais ne l’abandonne finit par lui inculquer quelques bribes d’estime de lui-même au point qu’à la fin il apprend à dire «je t’aime», trouve un travail et a un petit bébé avec sa copine. On n’invente rien.

La cinéaste, comme d’ailleurs l’était Maïwenn dans Polisse, est fascinée par la dualité pondération-agressivité : plus les représentants de la loi et de la norme démontrent leur capacité à se tenir et bien parler, plus en face les individus en rupture se comportent et s’expriment dans la désarticulation de leur corps et de leur langue. «J’m’excuse pour ce que j’ai fait du mal», dit Malony, qu’on voit quelques minutes plus tard donner un grand coup de pied dans un bureau qu’encaisse direct, dans le ventre, une éducatrice enceinte de sept mois. Le héros doit se racheter une conduite, et il n’est jamais manqué une occasion de lui rappeler combien ça coûte à la société (transféré dans un organisme de réinsertion à la campagne, il est notifié au gamin que cela coûte plus de 200 euros par jour et, plus tard, lui-même signifie à un camarade en centre fermé qu’on dépense 800 euros par jour rien que pour sa gueule).

Même le bon public de gauche risque de trouver à force qu’on est bien gentil de consacrer tant d’énergie à un type qui met une telle ardeur répétitive à rester irrécupérable et à multiplier les rechutes hors la loi. Car le film fige les êtres, les classes sociales, les rôles et les individus dans leurs tropismes, leurs habitus. Consciemment ou non, la Tête haute est porté par une vision très traditionnelle du monde, quelque chose de foncièrement sarkozyste, hantée par cette exaspération implicite devant l’ingratitude des lascars qui alternent visiblement, et non sans rouerie, postures victimaires et comportements délictueux.

Finalement, le film reste ambigu car il y a fort à parier que peu de gens auront une grande sympathie pour ses grappes d’adolescents désinvoltes en survêtement, machos, homophobes, déblatérant sur les inégalités ethniques à la française puis surjouant l’apaisement rigolard autour d’un goûter d’anniversaire champêtre et d’une bouteille de Champomy. Bercot n’a pas envie de les regarder très longtemps, ni de les aimer, elle a du discours consensuel à passer, des stars à rentabiliser, du chantage aux coups de poing dans la gueule à tenir à l’image comme en bande-son, avec cette invraisemblable marmelade mélangeant un tube de Schubert popularisé parBarry Lyndon et le groupe rap-rave sud-africain Die Antwoord (entre autres). Le film est fatigant parce qu’il est à l’image de tout ce qui ne va pas dans l’époque, ses raccourcis vulgaires, sa croyance dans les clichés, son brouillage physique et cérébral de tout ce qui permet à un moment donné de se poser et de réfléchir.

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