La Vraie Vie (dans les bureaux)

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La Vraie Vie (dans les bureaux) (France, 1993), un film documentaire de Jean-Louis Comolli. Durée : 1h18. Distribué par les Editions Montparnasse.

Le documentaire donne à voir un groupe d’employées (au féminin) de la CRAMIF, c’est-à-dire la Caisse Régionale d’Assurance Maladie d’Île-de-France. S’il commence comme une tentative de décrire le quotidien d’un bureau banal, il se transforme vite en tableau désabusé de l’administration française, de ses lenteurs, et de la vie paisible et ennuyeuse d’un groupe de femme en son sein, et plus généralement de la morbidité du travail dans un bureau. Les profils des jeunes femmes présentées se distinguent très vite par leur ancienneté : il y a la jeune fraîchement arrivée, qui parle encore de grimper les échelons et de prendre du galon. Jeune, encore belle, elle ne tient pas en place et n’entend pas se laisser dicter sa conduite par les aînées. Ces dernières la regardent gentiment, et voient en elle le reflet de leur vie passée, à l’âge où elles ne pensaient pas une seule seconde « finir ici », 20 ans plus tard, à croupir dans les mêmes bureaux à ranger des dossiers sans fin.

Toutes gardent en tête que leur travail a, indirectement, une visée sociale et un objectif plutôt noble, « quand on y pense ». Mais précisément on y pense pas beaucoup, car pas une seule ne voit un visage étranger dans la journée : elles ne sont pas en contact avec le public, elles ne font que ranger son dossier et lui transmettre par la Poste. Le soir venu elles retournent à la maison, s’occupent des mômes, n’ont pas un moment à eux, leur vie c’est ça et seulement ça. En elles, en leur ennui, se dit quelque chose de l’abrutissement du travail quotidien au bureau, de l’impossibilité pour l’homme de rester 8h par jour derrière un écran ou un tas de papiers, à répéter le même type de tâches. S’y joue également les relations quotidiennes dans un groupe, ici socialement très homogène car l’administration française de l’époque (pourtant pas si lointaine) est intrinsèquement sexiste dans ses rouage, qui doit se côtoyer au quotidien, se supporter jusque dans ses plus petites mesquineries. Le moindre divertissement est un moment à part, chaque petit bouleversement mérite qu’on en parle pendant des semaines.

Après la projection le réalisateur se présente, et explique avec bonhomie qu’il n’a quasiment rien eu à faire pour ce film, que les femmes de la CRAMIF se sont quasiment jetées sur lui, sur l’opportunité qu’il était d’avoir une place à l’écran, un quart d’heure d’attention sur grand écran. Passés les premiers rush, il réalise qu’il a eu en très peu de temps suffisamment de matériel pour le montage ; mais il leur a promis, à elles, de rester pour une durée précise. Alors pour le temps qu’il reste il meuble, il les prend pour des actrices, et les voilà dans des plans nocturnes à danser sur de la musique, à fumer des clopes dans leurs bureaux, à faire des tirades sur le non-sens de la vie, à dire qu’elles veulent se casser et faire autre chose. Belles et tristes, elles montent le film à elle toute seule. Comolli explique ensuite qu’il n’a voulu ne filmer qu’elles, au plus bas de l’échelle administrative, car « les patrons ne l’intéressent pas ». Pourtant il y a fort à parier que le parallèle aurait été frappant, et que le vide peut se trouver partout, même sous d’autres formes.

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