Laura

laura

Laura (États-Unis, 1944), un film d’Otto Preminger avec Gene Tierney, Dana Andrews et Clifton Webb. Durée : 1h28. Reprise France : 9 novembre 2016. Produit par 20th Century Fox et distribué par Swashbuckler Films.

Porté par une très belle photographie et par l’interprétation sublime de Gene Tierney, Laura vaut aussi pour la qualité de son scénario. Le film est construit autour de la figure fascinante d’une femme morte, qui ne cesse d’habiter les conversations et les esprits, avant de revenir sur scène sans rien perdre de son mystère, au point de faire basculer le personnage du policier qui enquête sur le meurtre.

Si on peut parler de film mythique, c’est bien à propos de Laura. Résultat d’un genèse tumultueuse, fruit d’un rapport orageux (à la suite d’un conflit entre Otto Preminger et Daryl Zanuck, le film fut commencé par un autre cinéaste, Rouben Mamoulian, avant que Preminger ne puisse enfin prendre le contrôle du film et mener à bien un projet dont il avait été l’instigateur). Le résultat, génial, marque les véritable début de la carrière de Preminger, auparavant metteur en scène de théâtre et auteur de quelques films mineurs. Cette enquête policière sur l’assassinat raté d’une jeune et brillante publicitaire est à la fois un classique absolu du film noir et le chef-d’œuvre inaugural d’une série d’études psychologiques centrées autour d’un personnage féminin fascinant, qui empruntent souvent la forme du film policier (Crime passionnel, Un si doux visage) mais aussi du mélodrame historique (Ambre), où Preminger perfectionne son art de la mise en scène, constitué de longs plans, de savants mouvements de grue et d’une direction d’acteurs (et plus encore d’actrices) virtuose.

C’est un classique vénéneux du film noir, qui contient la plupart les ingrédients du genre et les transcende en évitant systématiquement les clichés : l’intrigue se déroule dans la haute société, Laura est l’antithèse de la femme fatale, le dialogue y est plus important que l’action, l’étude psychologique supplante l’enquête policière. Otto Preminger décida de faire commencer sa filmographie avec Laura, son sixième film, car c’est le premier sur lequel il pu exercer, au prix de nombreux combats, un contrôle artistique total. Laura est ainsi le point de départ d’une œuvre placée sous le signe de la maîtrise, mais aussi un film programmatique qui expose à la fois l’art de la mise en scène selon Preminger, sa conception de l’indépendance au sein du système hollywoodien et aussi les thèmes et les motifs centraux des films à venir. La réussite parfaite de Laura repose sur un art de l’équilibre et un génie de la composition plastique et narrative, qui englobe destins individuels et histoires de couples, violence et rétention, intelligence froide et émotion, scepticisme hautain et humanisme. Il y a déjà dans Laura la perfection de la mise en scène « invisible » de Preminger, sa lucidité sur les rapports entre les hommes et les femmes, son génie de la direction d’actrice (Gene Tierney n’a jamais été aussi sublime.) Il est impossible de ne pas faire le rapprochement entre Preminger et ses talents de Pygmalion et le personnage de Waldo Lydecker, double pervers du cinéaste, mais aussi son antithèse dans le rôle de l’intellectuel à la fois démiurgique et impuissant auquel échappe l’objet de sa passion. — Olivier Père, Arte

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