Le Convoi de la peur

Sorcerer

Sorcerer (États-Unis, 1978), un film de William Friedkin avec Roy Scheider, Bruno Cremer et Francisco Rabal. Durée : 2h01. Produit par Paramount et distribué par Bac Film.

Sorcerer est réalisé par Friedkien au sommet de sa gloire, après le succès de L’Exorciste et de French Connection, qui l’ont imposé respectivement comme maître de l’horreur et du film policier. Le film est une adaptation du Salaire de la peur, autorisé par Clouzot lui-même qui considère cependant que le projet n’a que peu d’intérêt. Le tournage est une catastrophe en soi, ce que décrit par le menu un article de Télérama. Il y a d’abord les problèmes de production :

La production craint un tournage coûteux, avec ses prologues aux quatre coins de la terre et son action principale perdue en Equateur, mais aussi dangereux : « Tu te feras assassiner, ton équipe se fera assassiner, et personne ne voudra assurer ton film », le prévient Lew Wasserman, exécutif d’Universal alors qu’une guerre civile éclate dans le pays. Mais Friedkin est confiant : il a déjà un casting de rêve, et quand les acteurs sont là, les studios suivent. Il a obtenu un accord de principe de Steve McQueen, grâce à qui ses trois autres premiers choix n’ont aucune raison de douter. En quelques semaines, c’est Marcello Mastroianni, Lino Ventura et Amidou, l’acteur marocain de La Vie, l’amour, la mort, de Claude Lelouch, qui disent oui. Le script achevé, il l’envoie à McQueen : « C’est le meilleur scénario que j’aie jamais lu », lui répond-il. Mais le King of cool vient d’épouser Ali MacGraw, rencontrée sur le tournage de Guet-Apens, de Peckinpah, et exige un rôle pour elle. L’orgueil du réalisateur le pousse à refuser tout compromis : « J’ignorais encore qu’un gros plan de Steve McQueen vaut les plus beaux paysages du monde », regrettera-t-il. McQueen out, c’est Ventura qui doute. Après un court passage à Paris, Friedkin file à Rome, pour essuyer un nouveau refus : Chiara Mastroianni vient de naître et Catherine Deneuve refuse que Marcello emmène leur fille en Equateur. Friedkin rentre, dépité, aux Etats-Unis, où il va frapper à la porte de Robert Mitchum : « Mais pourquoi veux-tu que j’aille des mois en Equateur pour tomber d’un camion ? ». Universal propose Roy Scheider pour le rôle principal, et les deux acceptent sans grand enthousiasmme : l’acteur a encore en travers de la gorge le refus de Friedkin de lui donner le rôle du père Karras dans L’Exorciste. Qu’importe, avec lui le film se fera, même si son nom pousse Ventura à définitivement abandonner le navire. Bruno « Maigret » Cremer le remplace, « un bon acteur mais totalement inconnu aux Etats-Unis », et Francisco Rabal, déjà approché pour jouer le rôle de Charnier dans French Connection complète la distribution aux côtés d’Amidou, seul premier choix à rester.

Mais c’est surtout le tournage, qui à l’image du film menace plusieurs fois de s’achever prématurément :

Les scènes d’introduction imaginées par Friedkin (à Paris, à Jerusalem et dans le New Jersey) se déroulent sans accroc véritable. Mais en République dominicaine, les ennuis semblent aussi impossibles à arrêter que ces camions menacés de déflagration. D’après Friedkin, la scène la plus importante, celle de la traversée d’un pont menaçant de s’effondrer dans la tempête, sera la scène la plus compliquée à tourner de son histoire. Après une construction qui dure trois mois, pour un coût d’un million de dollars, la décrue a asseché la rivière. Ils décident de reconstruire le pont à l’identique dans un village aztèque du Mexique. L’arrivée de l’homme qui a réalisé L’Exorciste fait fuir une bonne partie de la population superstitieuse, mais il trouve quand même quelques volontaires pour aider sur place. La scène semble impossible à tourner, tant les camions ne cessent de tomber du pont à chaque prise. Il leur faudra encore plusieurs semaines, et deux millions de dollars supplémentaires, pour obtenir la séquence de douze minutes, la plus angoissante du film. […] Le réalisateur perd près de 25 kilos, mais ça n’est pas fini. Un des volontaires mexicains se présente un jour à Friedkin : « Je suis un agent du gouvernement inflitré, lance-t-il. Comme je vous aime bien, je vais vous demander de renvoyer tous les membres de l’équipe qui se droguent. La drogue est un problème très important dans mon pays, et si vous refusez, je serai obligé de les envoyer en prison ». Abasourdi, le réalisateur se voit tendre une liste de douze noms, cascadeurs, maquilleurs, machinistes, devant quitter le territoire dès le lendemain. Le tournage prend encore quelques semaines de retard.

Une fois fini, le film sera ensuite plombé par la critique et par la concurrence féroce de Star Wars qui sort sur les écrans la même semaine.

Sorcerer est un film très frontal, qui ne s’embarrasse pas de complications scénaristiques : les scènes d’ouvertures, qui se passent respectivement à Paris, Jérusalem et New-York, sont expédiées en quelques minutes pour amener les personnages, mais très vite l’action se centre sur le convoi de camions chargé d’amener la nitroglycérine à bon port. La mise en scène est claustrophobique et moins centrée sur le risque qui plane en permanence (et qui finit par se matérialiser) que sur le basculement moral, la chute dans l’animalité et la trahison qui pourrait s’opérer chez tout les personnages. Le montage des scènes d’action est saccadé et les plans donnent souvent l’air d’être filmés caméra à l’épaule ; lorsqu’un personnage manque de tomber du pont dans la fameuse scène centrale par exemple, le son est coupé un bref instant et crée un effet de stupeur absolue.

Le film semble structuré comme une histoire de repentance, mais il dévoile très rapidement qu’il n’offre pas d’échappatoire, seulement une même fuite en avant forcée par la vie, pour échapper à des forces qui dépassent l’individu.

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