Le Corbeau

Le Corbeau

Le Corbeau (France, 1943), un film d’Henri-Georges Clouzot avec Pierre Fresnay, Ginette Leclerc et Héléna Manson. Durée : 1h32. Reprise France : 8 novembre 2017. Produit par Continental Films et distribué par Les Acacias.

Tourné pour la Continental, compagnie de cinéma française régie par l’occupant allemand, Le Corbeau est le second film d’Henri-Georges Clouzot, qui officiait alors en tant que docteur es scénarios et venait de rencontrer le succès pour ses débuts de réalisateur avec L’Assassin habite au 21. Formidable triomphe lors de sa sortie, retiré des écrans à la Libération, sujet de toutes les polémiques, son deuxième film est depuis rentré dans l’Histoire du cinéma… non sans encombres. Etrange destin en effet que celui du Corbeau, film honni de toutes parts, tant par la presse clandestine et résistante (le fameux critique et historien du cinéma Georges Sadoul allant même jusqu’à comparer le film à Mein Kampf) que par le pouvoir de Vichy, qui attendait de sa filiale cinématographique des films autrement plus glorieux et optimistes que cette sinistre et sordide histoire de chantage. Destin d’autant plus étrange que le film fut finalement accusé des mêmes maux de part et d’autre : une vision dégradante et anti-française de la société de l’époque. Le film, que ce soit sous Vichy ou à la Libération, fut donc une cible idéale, ainsi que son créateur qui se vit interdire à vie toute activité cinématographique dès juin 44 (cette peine fut finalement réduite à deux ans).Force est de reconnaître que les portraits brossés par Clouzot et Chavance allaient à l’encontre de tout romantisme et pouvaient faire grincer des dents tant du côté de la Résistance (nous sommes loin du portrait idyllique de la France vue par René Clément dans La Bataille du rail) que des adeptes de Pétain. Ainsi, à l’image de sa fameuse (et formidable) scène métaphorique de l’ampoule, personne n’est tout blanc ou tout noir chez Clouzot. Tout en nuances claires-obscures, ses personnages ne pouvaient servir de modèle à quelque pouvoir que ce soit : Clouzot est trop misanthrope et désespéré pour être utilisé en vue d’une quelconque propagande… Hors ces circonstances politico-historiques (auxquelles Bertrand Tavernier met un point final dans le documentaire en lavant Clouzot de tout soupçon collaborationniste : ce dernier aurait, une fois dans la place, aidé de nombreux juifs persécutés et pourchassés par les Allemands…), le film garde aujourd’hui une puissance cinématographique tout bonnement ahurissante. Baladé d’indices en indices, de suspects en suspects, le spectateur assiste à un suspense de premier ordre, ce que le contexte chargé du film ne devrait pas nous faire oublier. En effet, Le Corbeau est un grand film de cinéma, point final ! On aurait ainsi pu craindre que le passé de scénariste de Clouzot pesa sur le film et sur sa réalisation (votre serviteur, au risque de vous choquer, persiste à penser que le surestimé Assassin habite au 21 doit plus à son scénario astucieux qu’à de réelles qualités de mise en scène), mais il n’en est rien. Certaines scènes, proches de l’expressionnisme, donnent au film une griffe fantastique passionnante – cadrages déstructurés, jeu sur la profondeur de champ, ombres démesurées, jeux de lumières d’une beauté fulgurante : Clouzot s’impose comme un vrai cinéaste, avec un regard et un style que l’on retrouvera dans ses films suivants. — DVD Classik

Laisser un commentaire