Le promeneur du champ de mars

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Le promeneur du champ de Mars (France, 2005), un film de Robert Guédiguian avec Michel Bouquet, Jalil Lespert et Sarah Grappin. Durée : 1h57. Sortie France : 16 février 2005. Produit par Agat Films et distribué par Pathé.

Très beau film de Guédiguian, qui pour l’occasion est sorti de sa zone de confort en choisissant des noms hors de son casting habituel. Michel Bouquet est génial en Mitterrand, dont le film retrace la fin de vie à travers les yeux d’un jeune journaliste qu’il a choisi pour écrire ses Mémoires. Les dialogues sont à l’image du personnage : intelligents, cultivés, graves et drôles à la fois. Comme ces deux répliques, la premières quand il explique à son médecin Claude Gubler pourquoi il essaye des traitements non orthodoxes :

Dans ces pilules il y a ce que j’y mets, et ce que j’y mets ce n’est pas bêtement l’espoir d’une guérison.

La seconde au journaliste qui l’accompagne et lui confie ses problèmes de coeur :

Vous êtes trop sentimental, vous n’avez pas fini de souffrir. Il faut mépriser l’événement, il faut avoir la passion de l’indifférence.

Entre les deux personnages se crée une complicité ambigüe qui révèle le caractère manipulateur du président de la république : tantôt vieillard déclinant (comme lorsqu’il demande de l’aide pour sortir de son bain), tantôt stratège froid (quand il se laisse désirer et le laisse sans nouvelles pendant plusieurs semaines), il est attachant mais imprévisible. On ne saura pas grand chose de la zone d’ombre de son existence (ses relations avec Vichy), qui est abordée sans prendre parti : difficile de savoir ce que pense vraiment ce personnage calculateur qui ne dit jamais la moitié de ce qu’il pense.

Alors que le personnage de Jalil Lespert s’attache de plus en plus à lui et cherche en permanence son approbation, ses proches font entendre un autre discours et se font plus critiques vis-à-vis de celui qu’ils voient comme un traître au service du capital, qui n’a su rassembler avec l’Union de la gauche que pour mieux prendre ensuite le « tournant de la rigueur ». L’intéressé se décrit lui-même comme le dernier « grand président » après de Gaulle et s’est déjà résigné à laisser la place à « l’Union Européenne et la finance ». Les dialogues le montrent tantôt désabusé tantôt convaincu, voire croyant ; une même ferveur l’habite quand il fait son discours devant une usine que lorsqu’il se recueille dans une petite église face au Mont Blanc où il compte se faire enterrer. Comme le dit Critikat il constitue une synthèse unique, capable de faire la gagner la gauche en prenant la droite à son propre jeu.

Mitterrand a gardé de son éducation quelque chose « de droite » qui transparaît dans son raffinement culturel, sa truculence sophistiquée, son goût des bons mots et de la gastronomie, mais symbolise à lui tout seul tout le rassemblement de la gauche − ce dont il n’est pas sans se vanter quelque peu. Car l’homme, véritable incarnation du pouvoir à la manière d’un monarque, est orgueilleux, se tient en haute estime… et s’amuse de son entourage. Capricieux, contrarié qu’on ne le reconnaisse pas lors de sa promenade sur le Champ-de-Mars, le voilà qui redevient cruel et malicieux après qu’une jeune fille l’ayant reconnu lui a dit « Merci pour tout » : « Je ne lui ai pas demandé ce que voulait dire ce “tout”, ça l’aurait embarrassée… ». Inénarrable personnage, tellement propice à la belle, calme et saisissante méditation sur la vieillesse, la fin de règne, la mort, à laquelle se livre ici un Guédiguian inattendu.

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