Le venin de la peur

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A Lizard in a Woman’s Skin (Italie, France, 1971), un film de Lucio Fulci avec Florinda Bolkan, Anita Strindberg et Jean Sorel. Durée : 1h43. Produit par Apollo Films.

Dès les premières images, hypnotiques et sensuelles, le ton est donné. Le prologue débute, on s’en doute tout de suite, par une séquence de rêve, référence directe à Répulsion. L’héroïne, Carole, comme Catherine Deneuve dans le chef d’œuvre de Polanski, traverse un train au ralenti. Elle est entourée de gens nus. Brusquement, elle chute dans un grand vide et atterrit sur un vaste lit rouge en compagnie d’une jeune femme sublime. Les deux beautés s’étreignent, mélangent leur corps dans un désir saphique filmé avec une grâce inouïe. Les plaisirs de la chair se lovent en arabesques visuelles évoquant à la fois Jess Franco et Alain Robbe-Grillet. Cet érotisme cérébral, porté par la sublime partition d’un Morricone au sommet de sa forme, se clôt par le meurtre sauvage de la beauté inconnue. Cette immersion au cœur du rêve cauchemardesque de Carole est tout sauf gratuite et prendra un sens amer dans l’épilogue. Carole ne se réveille pas en sursaut comme dans bons nombres de films. Il s’agit en fait d’une « réinterprétation » orale du rêve de Carole reformulée lors d’une séance avec son psy. Elle tente de chercher un sens à ce qu’elle a vu ou cru avoir vu et/ou ressenti. Mais elle n’a jamais croisé la jeune femme en question, ni même aperçu son visage. Or il s’agit, et on l’apprendra vite, de sa voisine du dessous que l’on retrouvera assassinée de plusieurs coups de couteaux. Comme dans son rêve prémonitoire. Evidemment, elle va se retrouver soupçonnée de meurtre. Mais cela pourrait aussi bien être son père ou son mari. Le venin de la peur est avant tout le portrait d’une bourgeoise frustrée, fille d’un politicien en affaire avec son mari, qui va plonger avec une certaine délectation dans une spirale de folie où se mêlent sans réelle distinction rêve et réalité. […] Lucio Fulci, alors au sommet de son art, livre un giallo psychédélique, formellement étourdissant, multipliant les effets de style inventifs : split screen, distorsion de la caméra, travelling, flou artistique, cadrages insolites se télescopent brillamment avec une fluidité exceptionnelle. Ce travail plastique sur l’image est le fruit d’une collaboration unique et ne fait que confirmer l’hégémonie du cinéma d’exploitation des années 60/70 lorsque les cinéastes avaient les moyens d’engager les meilleurs techniciens du moment. Le chef opérateur Luigi Kuveiller (Enquête sur un citoyen au dessus de tout soupçon, Les frissons de l’angoisse) déploie des trésors d’ingéniosité pour rendre palpable cet univers onirique et pulsionnel, fruit du mental d’une jeune femme dont on ne sait pas trop si elle est victime de paranoïa ou de persécution tangible. La virtuosité du montage de Giorgio Serralonga (Et pour quelques dollars de plus) participe pleinement à cette confusion entre fantasme et réalité. — Cinétrange

Le Venin de la Peur est un film splendide qui incarne le meilleur du talent de Fulci, c’est vraiment le giallo à son apogée. Olivier Père a commenté le film à l’occasion de la sortie de sa version restaurée en Bluray par Le Chat qui fume :

Le Chat qui fume a édité – avec Studiocanal – Le Venin de la peur (Una lucertola con la pelle di donna, 1971) de Lucio Fulci dans un superbe combo blu-ray DVD et CD avec l’intégralité de la colonne sonore de Ennio Morricone composée pour le film, plus de trois heures de suppléments et un livret reprenant le matériel publicitaire d’époque de plusieurs pays. Il s’agit d’une première mondiale et la qualité de l’image est absolument renversante. Même les connaisseurs avisés du film de Fulci auront l’impression de le découvrir – et de l’admirer – pour la première fois, tant ce blu-ray haute définition rend hommage aux qualités visuelles de ce giallo hors-normes. Les trois versions – anglaise, italienne et française sont disponibles. La version intégrale et originale est l’anglaise, langue dans laquelle le film fut tourné, comme de nombreuses coproductions italiennes, mais les deux autres versions présentent des montages sensiblement différents, avec des variations intéressantes décryptées par des spécialistes du cinéma bis. Dans les bonus Le Chat qui fume a aussi poussé le vice, un rien fétichiste, d’ajouter la version française en VHS, format dans lequel nous fûmes nombreux à apprécier ce film pour la première fois. Le titre Le Venin de la peur provient d’ailleurs de cette VHS éditée par Hollywood Vidéo dans les années 80, avec un visuel accrocheur. Le titre français originel était Carole – discrète distribution salles – tandis que le film de Fulci fut par la suite exploité dans des salles spécialisées de province sous le titre fort racoleur Les salopes vont en enfer. Carole avait au moins la qualité d’expliciter la valeur de portrait de femme que prend le film de Fulci à la revoyure. Le titre italien Una lucertola con la pelle di donna« un lézard à la peau de femme » renvoie à la mode du thriller italien et des premiers films de Dario Argento qui possédaient tous un nom d’animal dans leur titre, inspirant de nombreux copieurs. Si le film de Fulci possède un bestiaire inquiétant, réel ou fantasmatique (des chauve-souris, un cygne blanc, des chiens éventrés…), nulle trace de lézard, ce qui rend ce titre assez incompréhensible.

Dans cette mouvance, le film de Fulci, remarquable par ses qualités intrinsèques, représente le haut du panier. Il s’agit sans conteste de l’un des meilleurs films du cinéaste italien, souvent critiqué ou méprisé en raison de son cynisme et de sa fascination pour la violence, mais dont on ne peut négliger l’originalité de son style, avec une approche personnelle, moderne et même savante du fantastique et de l’inconscient dans ses films les plus ambitieux. Le Venin de la peur appartient à une période charnière de la filmographie de Fulci, quand ce dernier va radicalement s’orienter vers l’horreur. Ce film s’inscrit dans un ensemble qui comprend Liens d’amour et de sang (sur Béatrice Cenci), La Longue Nuit de l’exorcisme et L’Emmurée vivante. A chaque fois il s’agit de récits psychosexuels mettant en scène des femmes persécutées, victimes de visions terrifiantes, en proie à des désirs refoulés mais pouvant aussi céder à des pulsions criminelles. Ces thématiques trouvent leur apogée dans Le Venin de la peur qui convoque Freud et Jung, traite de la sexualité féminine, de l’aliénation et des rapports de classes. Une intrigue policière tordue va à l’encontre de tous les clichés du genre : peu de meurtres, des retournements de situations qui n’ont rien de gratuit, une psychologie particulièrement fouillée et des relations complexes entre les personnages, qui détiennent tous un secret.

Fulci laisse son goût du morbide s’épancher en pleine époque psychédélique – le film se déroule dans la haute bourgeoisie londonienne, dans une atmosphère extrêmement sulfureuse, soutenue par la sublime partition d’écoute distraite de Ennio Morricone et les non moins troublantes égéries saphiques Florinda Bolkan (actrice brésilienne découverte dans Les Damnés de Visconti) et Anita Strinberg, dans un rôle entièrement muet. La distribution est complétée par Jean Sorel, Leo Genn et Stanley Baker.

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