Les bruits de Recife

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O Som Ao Redor (Brésil, 2014), un film de Kleber Mendonça Filho, avec Irandhir Santos, Gustavo Jahn et Maeve Jinkings. Durée : 2h11. Sortie en France le 26 février 2014, distribué par Survivance.

Premier long métrage du brésilien Kleber Mendonça Filho, passé au Festival des 3 Continents, Les bruits de Recife était diffusé en salles en avant-première par le site Accréds à l’Étoile Lilas avant sa sortie le 26 février. Le réalisateur brésilien n’en est pas à son coup d’essai en ce qui concerne la mise en scène de sa ville natale, qui se situe dans le Nord-Est du pays, au bord de l’océan. Au cours de la rétrospective que lui consacrait la Cinémathèque, on pouvait en effet constater qu’elle était même le lieu privilégié de ses expérimentations précédentes, sous la forme de 6 court-métrages (Electrodomestica, Luz Industrial Magicá, Noite de sexta manhã de sábado, Recife frio, A Menina do Algodão et Vinil verde).

Les bruits de Recife décrit une portion du quartier riche de la ville, où la vie s’écoule lentement, entre quatre murs que viennent garder un groupe de miliciens sensé en garantir la sécurité. Rien ne se passe, et pourtant tout le monde vit dans la une psychose lente et diffuse, chacun vit barricadé : pour sortir de chez elle et donner un verre d’eau à un ouvrier qui travaille en plein soleil, une femme au foyer mettra 5 bonnes minutes à ouvrir les grilles qui séparent son salon de la rue. La structure du récit relève du film choral, et donne à voir la vie d’un quartier à travers les destins sans grande envergure de ses habitants, à savoir une famille de propriétaires et ceux qui les entourent : la femme au foyer, donc, dont la principale occupation est de fumer de l’herbe, cherche à se débarrasser du chien du voisin qui hurle à la mort chaque nuit ; le jeune homme rencontre une femme de son âge et vit avec elle une histoire transitoire ; la femme de ménage couche avec le type de la sécurité entre deux ménages. Certaines scènes empruntent directement à Electrodomestica, comme celle où la femme qui s’ennuie chez elle profite d’une lessive pour se masturber contre le coin de la machine à laver vrombissante, ou encore celle où elle réceptionne une immense télé dans son salon. Comme l’explique le titre, dans toutes ces situations le son prend un importance démesurée, et emplit un espace que l’action ne semble pas suffisante à remplir, au point de devenir une nuisance incontournable, le moteur même de l’action. Dans ses interventions Mendonça Filho disait que Recife est une ville brésilienne comme une autre, sans histoire et sans fabrique à image comparable à Rio ou Hollywood pour la porter : c’est précisément ce qu’il veut changer, et il le fait en la décrivant de l’intérieur, d’une manière que seule la connaissance intime des rues permet mettre en place, par l’incrustation des mécanismes de la ville et de ses bruits internes dans chaque plan, en décalé.

Le travail sur le son fonctionne en effet de manière asynchrone par rapport à l’image, ce qui participe à la valeur documentaire du film mais l’augmente aussi d’une tension qui ne se matérialise jamais car elle désamorce les attentes conventionnelles liées à la bande-son. Le récit reste ici constamment en équilibre, et semble résister à la tentation permanente de basculer dans le fantastique : c’est ce qu’incarnent des scènes troublantes où le fantasme sécuritaire se voit représenté sous la forme d’un enfant dans les arbres, la nuit, ou d’une foule infinie d’assaillants qui pénètrent secrètement dans le jardin pour semble-t-il tuer les occupants endormis. Ces rêves étouffants font système avec avec un cadrage toujours resserré sur la verticalité fermée de la ville, que borne la vue des barres d’immeubles, les angles des quatre rues, et jusqu’à l’océan où se baigne le propriétaire des lieux, et où un panneau annonce la présence de requins dans l’eau. Cet aspect est aussi un héritage du travail passé du réalisateur, qui dans Vinil Verde décrivait un sorte de conte pour enfant où une mère perd un membre à chaque nouvelle désobéissance de sa fille, et dans A Menina do Algodão mettait en scène la légende inventée d’une petite fille cachée dans les toilettes d’une école primaire façon The Ring. Les titres de chaque partie (« Guard Dogs », « Night Guards » puis « Bodyguards ») suggèrent un rapprochement de la menace, et une intensification parallèle de la surveillance, de la protection. Mais le twist final viendra confirmer que le danger réside dans cette protection même, ce qu’annonçait la scène initiale de la visite d’un appartement à vendre, où l’agent immobilier admettait qu’une femme s’y était suicidée : le drame est dans les murs comme la tension réside dans l’architecture même de la ville.

Kleber Mendonça Filho dénonce une société où cohabitent des groupes qui se jaugent constamment, où aucune confiance n’est donnée pour longtemps, et où ceux qui protègent et servent les plus fortunés sont la cible constante de remarques vexatoires. Dans une interview au BFI, il revient sur cette manière particulière de faire transparaître les rapports de classe, au détour de plans très courts (les gardes regardent ensemble une vidéo d’agression sur un portable) ou de remarques presque anodines (une remarque à la dame de ménage qui marche pieds nus) mais qui ne souffrent aucune ambiguïté. Dans Recife Frio déjà, où il imaginait dans un documentaire fictif que le climat de la ville bascule dans le froid permanent, il mettait en scène ce genre d’élément avec une présentation de la chambre de bonne comme élément architectural immuable, qui est toute l’année la pièce la plus chaude de la maison car elle n’a qu’une minuscule fenêtre. Quand le climat bascule, elle devient tout à coup enviable au point que les habitants de la maison spolient une nouvelle fois la bonne, et la font déménager dans leur chambre où il fait 5°C en permanence. Le ton documentaire renforce l’humour grinçant de cette situation qui voit se répliquer les inégalités historiques dans toute leur vivacité d’origine. Les bruits de Recife évolue constamment dans ce type de non-dit, et ce quel que soit le sens de la menace : lorsque la nouvelle équipe de sécurité arrive dans le quartier, ils expliquent anticiper les menaces, mais se gardent bien de préciser lesquelles.

Le premier long-métrage de Medonça Filho est une très belle réussite ; reste à espérer que les chiffres en salles seront à la hauteur pour encourager le second, Bacurau, qui arrivera dans le courant de l’année.

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