Les Flics ne dorment pas la nuit

The New Centurions (États-Unis, 1972), un film de Richard Fleischer avec George C. Scott, Stacy Keach et Erik Estrada. Durée : 1h43. Produit par Colombia.

Excellent policier de Richard Fleischer qui suit le quotidien de flics à Los Angeles sans véritable fil narratif, mais avec une vraie force documentaire.

Si les titres français des films américains sont souvent risibles et parfois en contresens total avec l’esprit de l’œuvre, le cas des Flics ne dorment pas la nuit fait exception. Tout y est : les personnages, des policiers ordinaires, le décor, la nuit de Los Angeles, et l’expression d’un quotidien à la fois morne et destructeur exprimé dans une formule portant toute la banalité et toute la mélancolie qu’inspirent les destins portés à l’écran par Richard Fleischer. Ce programme était également celui de Joseph Wambaugh, auteur du livre qui a inspiré le film. Policier alors en service à Los Angeles lorsqu’il écrivait, Wambaugh avait pour volonté de décrire sa vie et celle de ses confrères bien plus que de rechercher le spectaculaire et le suspense. Selon ses propres mots, ce qui l’intéresse n’est pas l’effet des flics sur la rue, mais celui de la rue sur les flics. Une intention qui sera parfaitement respectée par l’adaptation cinématographique de son œuvre, Fleischer étant évidemment le réalisateur idéal dans cet exercice. Filmer à hauteur d’homme est la spécialité du cinéaste, particulièrement lorsqu’il s’agit de s’intéresser à des personnages ordinaires. S’il a rarement imposé ses propres scénarios, force est de constater qu’il a très régulièrement filmé le destin d’hommes de petite condition tout au long de sa carrière. Et il l’a fait avec un respect et une humanité sans égal. Une chronique sur des flics en uniforme était donc le sujet parfait pour lui. Il en fera son chef-d’œuvre.

Les Flics ne dorment pas la nuit se présente comme un récit du quotidien, sans trame scénaristique véritable sinon l’idée d’une transmission entre les générations symbolisée par les trois paires constituées entre jeunes et vieux flics en début de récit. Nous pourrions y voir ainsi une sorte de proto-buddy movie, anticipant de quelques années la véritable éclosion du genre incarnée par Les Anges gardiens, l’excellent film de Richard Rush, et précédant de près d’une décennie ses multiples triomphes publics dans les années 80. Toutefois chez Fleischer, les aspects archétypaux du genre ne sont pas encore présents. Pas de superflic qui réformera la ville à la seule force de son calibre, de ses muscles ou même de ses méninges. Pas non plus d’exploitation humoristique de la relation entre le mentor et son sidekick. Ici, la question qui intéresse est celle de l’apprentissage et de la découverte, celle des aspects les plus grisants mais aussi les plus terribles du métier de policier. Voici finalement le sujet : des hommes au travail, ceux qui le connaissent et ceux qui l’apprennent. Fleischer affronte le genre policier avec un point de vue tranché et très particulier. Sans rechercher de climax ni de séquence d’action particulièrement spectaculaires, Fleischer crée une singularité dans un genre souvent strictement codifié. On peut à la limite rattacher Les Flics ne dorment pas la nuit au sous-genre du procedural qui était en vogue à la fin des années 40 et au début des années 50, mais avec un intérêt plus nettement porté aux moyens qu’à la fin. C’est le travail que filme Fleischer, et donc les hommes qui l’exécutent. Aucune intrigue ne dirigeant le film, nous nous intéressons à quelques faits du quotidien comme cette scène mémorable où Kilvinski et son disciple Roy Felher consacrent leur nuit à s’occuper de la prostitution. Mais eux ne mettent en prison aucun souteneur ni aucune prostituée. Simplement, selon l’une des « lois de Kilvinski », ils en embarquant quelques-unes dans leur fourgon, leur fournissant lait et alcool, pour les préserver le temps d’une nuit de la misère du trottoir. Puis ils les relâchent. Aucune action fracassante dans cette séquence. Simplement beaucoup d’humanité et un héroïsme discret qui seront celui de ces hommes tout au long du récit. Spécialiste du film noir depuis le début de sa carrière, Fleischer atteint avec Les Flics ne dorment pas la nuit une forme d’aboutissement. En épurant totalement le genre, il le fait basculer dans une nouvelle dimension, purement humaine.

[…] Si deux ans plus tard, le cinéaste se confrontera avec succès et lucidité au film d’anticipation avec Soleil Vert, il semble déjà s’y préparer inconsciemment avec Les Flics ne dorment pas la nuit qui aborde des sujets éminemment modernes. La bavure de Gus qui abat un commerçant noir parti à la poursuite de son voleur résonne de manière particulière à la lumière des événements récents aux États-Unis. De même, le suicide d’un policier au bout du rouleau ou le problème des mères devenues incapables d’élever leur enfant – dans ce qui est l’une des séquences les plus poignantes du film – sont l’illustration de la capacité de Fleischer à regarder en face ce qui est le drame de la société qu’il connait et qui sera sa difficulté principale dans les décennies à venir. La dernière séquence du film est-elle une représentation des émeutes de Watts qui secouèrent Los Angeles en 1965, mais elle est aussi pour nous une image d’événements plus récents. D’ailleurs Fleischer exprime ici de façon explicite qu’il pense plutôt à l’avenir qu’au présent. Ces flics casqués courant dans un sombre décor de béton semblent presque issus d’un film de science-fiction, comme une vision du futur de notre société.

[…] Le deuxième élément protecteur pour le jeune flic est le groupe. Nous avons rarement vu à l’écran dans un film policier autant d’hommes en uniforme, et surtout aussi peu en civil. Pour ces personnages dont le métier détruit sous nos yeux toute vie personnelle, Fleischer illustre par ce biais le seul refuge, la seule famille. Lorsque Fehler rejoint la brigade des mœurs, le changement de code vestimentaire nous indique immédiatement le malaise qui va survenir, le personnage a quitté sa famille naturelle et il ne pourra jamais s’y faire. Par le simple changement visuel que nous voyons à l’écran, nous le comprenons mieux que par n’importe quel long discours. Ce code habilement choisi et exploité permet à Fleischer de créer avec simplicité les moments les plus émouvants du film. Lors de son départ en retraite, Kilvinski part en civil, et le contraste lors du briefing matinal est saisissant. La tristesse des autres est sincère, mais ils resteront en groupe, n’iront pas le voir dans sa famille. Il a perdu son groupe et ne le retrouvera plus, nous avons compris qu’il est déjà mort. — Philippe Paul, DVD Classik

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