Les milles et une nuit

Les Mille et Une Nuits

As mil e uma noites (Portugal, 2015), un film de Miguel Gomes avec Crista Alfaiate, Chico Chapas et Luisa Cruz. Sortie France : 24 juin 2015. Produit par Arte France et distribué par Shellac.

J’attendais le film de Miguel Gomes avec impatience, la critique aussi. Je ne pensais pas qu’en quelques films (depuis Ce cher mois d’août, le premier que j’avais vu de lui) il prendrait autant de grade aux yeux du public. Le film à été produit par Olivier Père, qui après avoir dirigé la Quinzaine mène à la tête d’Arte Cinéma un travail remarquable de sélection et d’investissement dans des réalisateurs qu’il affectionne ; côté distribution c’est toujours Shellac qui est présent aux côtés de Gomes, récoltant à la quinzaine les fruits de son travail d’accompagnement à long terme.

Les milles et une nuit est difficile à juger comme une oeuvre complète, car ses parties sont vraiment inégales. Non pas entre les tomes, dont la structure est somme toute tenue, même si c’est au prix d’un nombre invraisemblable de cartons explicatifs et d’enchaînements lourdingues entre les séquences. C’est plus tôt entre les ambitions qu’affichent ces dernières que quelque chose ne va pas. Toute la force d’un film comme Ce cher mois d’août était de parvenir à emmêler complètement le documentaire à la fiction, de les lier de manière inextricable. En filmant ses équipes au travail (ou désoeuvrées) parmi les habitants du village, Gomes dépassait l’impératif de raconter à tout prix une histoire, pour ce concentrer sur le fait de capter le détail de la vie des gens, de comprendre ce qui la structure, en superposant un scénario par-dessus comme une fine pellicule faisant corps avec la matière du film. Dans Les milles et une nuit, le problème est posé de manière beaucoup plus frontale, d’entrée de jeu : le premier tome s’ouvre sur un mini-reportage sur des docks, où des ouvriers font face à un licenciement collectif. Mais au bout de trois minutes, une voix off survient qui exprime le problème qui se pose au réalisateur : que dire dans un film à l’heure où toute l’Europe souffre, où le Portugal s’éteint à petit feu sous les coups des politiques d’austérité, bref comment continuer à raconter des histoires quand il faudrait faire un cinéma militant ?

La question est loin d’être idiote ; Gomes a toujours porté un regard amoureux sur son pays, sont oeuvre est directement liée à ce qui le constitue, depuis les chants traditionnels jusqu’aux animaux qui le peuplent – le voir s’éteindre remet en cause ce principe. Malheureusement ce questionnement accouche d’une réponse un peu bâtarde : le récit part ensuite sur un ton pseudo-humoristique franchement étrange, aux antipodes de ce qu’a fait jusqu’ici Gomes, en suivant un groupe de la troïka FMI/BCE/CE qui fait une petite visite en Grèce. En chemin ils croisent une sorte de chaman qui leur vend un produit pour avoir une belle érection, et voilà le « plan de redressement » du pays enfin réalisé. Plusieurs passages sont aussi grossièrement nuls que celui-ci : le tome 2 en particulier présente un procès public qui se déroule dans un théâtre en plein air, où chacun explique qu’il n’est pas responsable et qu’il faut remonter plus haut dans la chaîne de causalité pour comprendre l’origine du problème.

les défendeurs, un mère et son violeur patenté de fils (dont tout le monde reconnaît qu’il a l’air profondément débile), font remonter la faute à un propriétaire qui a appelé des milliers de fois le SAMU sans raison, juste pour voir passer les ambulances. Lui-même ses actions par les turpitudes d’un banquier et de son génie, ce qui amène la juge à entendre une histoire de bizutage dégueulasse mais acceptable compte tenu du contexte, puis celles d’un vol de vaches, d’un Chinois client de TripAdvisor, d’un type vieux (ou mal conservé) qui s’est fait passer pour un SDF dans une émission de télé, ou encore d’un voleur vraiment poli. – Cineuropa

La scène est extrêmement longue et ne va nulle part ; filmée de manière hyper pesante en plans fixes, elle ne raconte rien et n’a pas d’ambition ni de rôle à jouer dans l’économie du film. Idem pour l’histoire de « Simao « sans tripes » », et plus généralement pour toutes les apparitions de Shéhérazade (qui heureusement n’ont lieu que dans le tome 3).

À l’échelle du tryptique Gomes dilue complètement son discours en faisant semblant de ne pas en tenir, et si au début ce côté meta peut paraître sympathique il a en fait tôt fait d’étouffer le déploiement du film sous une couche d’ironie faiblarde. C’est d’autant plus regrettable qu’à côté de ça certains passages sont excellents, dans la droite lignée de ses oeuvres précédentes. Trois passages en particulier, sont dans le documentaire quasi-pur : un sur un coq qui ne cesse de crier, un sur des éleveurs de pinsons, un sur l’histoire d’un chien (Dixie, Palm Dog 2015) qui va de maîtres en maîtres dans un immeuble de quartier populaire. Comme le souligne Critikat, ce dernier passage fait beaucoup penser à La vie mode d’emploi :

On peut voir dans le dernier acte la résultante de cette défaite, sous la forme de l’atomisation sociale dans une tour. Dixie, un sympathique cabot est recueilli par un couple baignant dans la dépression – et la tabagie –, l’animal ressemble comme deux gouttes d’eau à celui dont ces êtres portent le deuil. Dixie devient le vecteur de ce que les communicants politiques nomme le « lien social », terme hideux d’autant qu’il existe un mot autrement plus noble : fraternité. Un changement de maîtres se joue entre des époux épuisés par la vie et un jeune couple dont l’existence est faite de précarité. Ce passage de témoin entre deux générations porte-t-il l’hypothèse d’un réenchantement au sein de ce monde défait ? Le troisième volume s’intitule en tous cas L’Enchanté.

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