Les nains aussi ont commencé petit

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Auch Zwerge haben klein angefangen (Allemagne, 1970), un film de Werner Herzog avec Helmut Döring, Gerd Nickel et Paul Glauer. Durée : 1h36.

Le noir est blanc est déprimant, l’image est délavée, comme passée à la craie. Dans un paysage presque lunaire, des nains évoluent entre un asile psychiatrique vide, des roches noires pleines de trous et des plaines sans relief. Leur directeur, nain également, s’est enfermé avec l’un d’entre eux pour échapper à leur révolte ; livrés à eux-mêmes, ils basculent dans la violence et se déchaînent sans but. DVD Classik livre une bonne analyse de l’inconfort qu’amènent les choix radicaux de mise en scène que fait Herzog avec Les nains aussi ont commencé petits :

Une image clef du cinéma d’Herzog est là pour donner un indice, celle d’une voiture qui tourne interminablement en rond, motif que l’on a déjà vu dans Fata Morgana ou Signes de Vie et qui reviendra régulièrement, comme dans La Ballade de Bruno, ponctuer les films du cinéaste. Cette figure du cercle – qui prend bien d’autres formes dans les films d’Herzog (le mouvement de caméra circulaire autour du radeau d’Aguirre par exemple) – est l’incarnation à l’image et du sentiment d’enfermement qui marque l’existence humaine et de l’absurde de nos vies. Dans le cinéma classique, le récit prend la forme d’une ligne droite. Les détours et les embûches sont des artefacts de scénaristes pour assurer la dynamique du film, mais la trajectoire du héros va toujours d’un point A à un point B. Chez Herzog, tout comme dans le cinéma de la modernité incarné ailleurs par Monte Hellman ou Michelangelo Antonioni, la vie n’a pas de sens et la ligne droite dès lors ne peut plus avoir droit de citer. On est dans le cinéma du cercle, de l’éternel retour, de l’immobilité, du ressassement.

Les personnages d’Herzog sont prisonniers du monde, de leurs conditions de vie, de la société. Mais plus largement, l’homme est pour lui ontologiquement prisonnier de l’existence et des limites de son corps. C’est ce qui a amené Herzog à diriger uniquement des acteurs nains dans ce film. Ce n’est pas par provocation ou pour se démarquer, mais bien parce que cette idée incarne parfaitement à l’écran sa vision de l’existence humaine. Ce choix totalement arbitraire de la part du cinéaste, jamais le scénario ne tâche de lui donner une explication. Herzog transforme l’anormalité en norme, indiquant par là que nous sommes tous inadaptés au monde qui nous entoure. La caméra est placée à hauteur de regard des acteurs et nous partageons avec eux la sensation d’évoluer dans un monde inhospitalier. En effet, les décors ne sont pas à l’échelle des personnages : les poignées de portes sont trop hautes, monter dans un lit se transforme en escalade, les pédales des voitures sont inutilisables normalement, les meubles sont trop grands… Herzog trouve par là un moyen très visuel pour nous glisser l’idée que, qui que l’on soit, le monde n’est pas fait pour nous. Il n’y a pas d’un côté les fous ou les voyous et de l’autre les gens normaux. Il n’y a pas les handicapés et les biens portants, les forts et les faibles : nous sommes tous, au regard de notre condition humaine, des fous, des faibles, des handicapés condamnés à vivre dans un monde qui n’est pas à notre échelle, un monde qui nous écrase. Et Herzog de rire de « Mère nature », souvent invoquée dans le film, qui a offert à ses enfants un monde où il est impossible de vivre.

La gradation de la violence est parfaitement maîtrisée dans le film. Tout a l’air de commencer comme une blague ; l’impression est renforcée par les voix suraigües des nains. Le montage alterne d’abord entre leur petite rébellion et une scène de cruauté animale ordinaire, une poule qui picore le cadavre d’une congénère. Puis les objets sont détournés : la voiture, qui sert d’abord de manège puis qui se fait couvrir d’aliments, les plantes qui sont brûlées à l’essence, la vaisselle brisée, la nourriture répandue partout dans le jardin. Enfin les choses basculent complètement : on menace de pendre un des nains, on lance les poules par les fenêtres, on coupe les jarrets d’un dromadaire, on tue un cochon, on crucifie un singe en faisant une parade. Ce plan en particulier est saisissant, d’autant qu’il ne marque aucun paroxysme dans la montée de la violence, il intervient presque comme quelque chose de normal, l’aboutissement logique de la vaste blague commencée depuis une heure, celle de l’existence des nains dont on sait qu’elle ne finira pas avec le retour apparent de l’ordre. Dans le flashback de la première séquence du film on voit un des fous, celui qui rit constamment comme un hystérique, subir un interrogatoire pour reconstituer les événements. Incapable de tenir en place, il tient mal son matricule et regarde ailleurs. Le tout dernier plan lui fait écho : ici à l’asile comme ailleurs, il est prisonnier de lui-même, il n’a pas conscience de sa cruauté, il n’a fait comme tout le monde que se divertir.

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