Life Animated

Life, Animated (États-Unis, 2016), un film documentaire de Roger Ross Williams avec Jonathan Freeman, Gilbert Gottfried et Alan Rosenblatt. Durée : 1h29. Produit par A&E IndieFilms et distribué par Dogwoof Pictures.

Un documentaire très américain sur le destin d’un garçon atteint d’autisme, qui trouve dans les films Disney un moyen de communiquer avec le monde extérieur.

Alors qu’ils viennent d’emménager à Washington, Ron et Cornelia Suskind assistent impuissants au douloureux renfermement de leur fils d’à peine trois ans : il ne dort plus, reste inconsolable et il ne les regarde plus. Ron Suskind résume ce changement radical en deux formules concises : « ça n’a pas de sens, on ne grandit pas à l’envers » et « notre fils a disparu ». Owen ne parle plus avec eux, mais il prononce toujours un mot, un seul, il est important. Ses proches discernent « Juice ». Seule une activité d’avant l’autisme perdure après le diagnostic : avec son frère Walt, Owen regarde les films de Disney, tous les films de Disney. Walt passe d’un jeu à un autre avec ses amis ; Owen, lui, ne cesse de regarder les dessins animés en boucle, et multiplie les arrêts sur image. Son père note que lors de ces séances, son fils « semble satisfait, absorbé ». Attentifs, ses parents s’enquièrent d’avis médicaux. Aucune contre-indication : les spécialistes approuvent cette unique passion puisque Owen est détendu et apaisé. C’est par un après-midi d’automne de 1994 que Cornelia trouve une piste pour résoudre l’énigme de la disparition d’Owen et le sortir de son isolement. Toute la famille s’est réunie pour regarder La Petite Sirène.

Owen, très concentré, rembobine les dernières secondes du film et repasse une scène cruciale. Celle où la sorcière Ursula propose à la petite Sirène Ariel de la transformer en être humain pour retrouver le Prince dont elle est amoureuse. Ce sortilège a un prix : la voix d’Ariel. « Décide-toi, fais ton choix ![…] ça te coûtera…juste ta voix ! » Owen repasse quatre fois cette scène et Cornelia saisit que son fils ne dit pas « juice », tel qu’ils l’avaient entendu, mais « just your voice ». Ron lui demande si cette interprétation est juste, et pour la première fois depuis un an, il regarde son père et répète inlassablement ce qu’ils saisissent à présent, « Juicervose », ce « juste ta voix » qu’il prononce « jusavoua ».

À partir de ce jour, bien que les spécialistes modèrent l’enthousiasme parental, Ron et Cornelia avec une grande finesse relèvent chaque détail leur permettant de comprendre et d’apprivoiser leur fils. Ils redoublent d’ingéniosité pour entrer en contact avec lui, en acceptant de pénétrer dans son monde. Au fil du temps, ils découvrent que son univers s’organise depuis celui de Disney. Owen se construit à partir de sa passion, les dessins animés. Par exemple, Ron s’improvise marionnettiste de Iago (le perroquet d’Aladin) et emprunte sa voix, ses répliques. C’est alors avec stupeur qu’il entend son fils répondre à Iago ; « Je ne suis pas heureux. Je n’ai pas d’amis. Je n’arrive pas à comprendre ce que les gens disent ». Ron Suskind continue cet échange et apprend que Iago est devenu l’ami d’Owen parce qu’il le faisait rire. Le dialogue se poursuit entre eux et Owen rit d’échanger ainsi avec son ami Iago, un rire qu’il n’avait pas exprimé depuis des années.

Les tests sont formels, la capacité à comprendre les paroles d’autrui s’est effondrée avec l’autisme pour Owen. Mais son père émet l’hypothèse qu’Owen mémorise depuis lors la rythmicité et la musicalité de la langue, de chaque phrase, chaque mot, chaque son. Le sens des paroles lui échappe, c’est comme s’il apprenait phonétiquement une langue, sans la comprendre. Ses parents décident de le suivre et de le soutenir pour ordonner ces sons mémorisés, et user des mots dans leur contexte. La famille mène désormais une double vie : journaliste financier et mère de famille le jour, personnages de Disney la nuit.

Owen n’a alors de cesse de vouloir des cahiers et des crayons pour dessiner. À partir des tracés de personnages de Disney, Owen travaille ses émotions physiquement et crayon en main. Ron le regarde : sa façon de dessiner est singulière, il commence par un bord, là où la plupart d’entre nous commencerions par l’essence du dessin, c’est-à-dire par le visage exprimant l’émotion. Une fois seul, Ron Suskind feuillette le cahier et observe. Toutes les expressions de visages sont impressionnantes quant à la fidélité de la reproduction et par ce qu’elles expriment quasi toutes : la crainte. Aux dernières pages, il s’arrête sur deux phrases écrites par son fils. Il est de nouveau surpris et découvre une piste pour résoudre l’énigme qu’est Owen en lisant : « Je Suis le Protekteur des Faire-Valoir » et « Aucun Faire-Valoir Ne Doit Être Laissé De Côté ». Patiemment, Ron et Cornelia attendent le moment propice pour interroger Owen sur ces Faire-Valoir laissés pour compte. C’est encore grâce à un film, ses parents endossant les rôles de personnages secondaires pour l’interroger sur les Faire-Valoir, qu’Owen peut leur expliquer ce qu’ils redoutaient. Depuis son exclusion scolaire il se sent comme un Faire-Valoir laissé de côté. Dans sa nouvelle école, il devient alors le protecteur des laissés-pour-compte, c’est-à-dire des enfants plus en difficulté que lui-même. Les compagnons des héros dans les dessins de Disney, personnages secondaires donc, sont souvent ceux qui expriment tout l’éventail des émotions humaines et sont bien souvent sujets à une douloureuse lucidité.— Autistes et cliniciens

À partir de là, le cas d’Owen devient une exception dans le traitement des autistes, pas tant grâce aux méthodes que développent ses parents (qualifiées d’affinity therapy et qui font débat dans la communauté scientifique) que par ce qu’elle laisse deviner de la bonne fortune de ses derniers : son père Ron, journaliste à succès récompensé d’un Pulitzer, lui fait rencontrer les voix américaines de personnages Disney, Owen a au moins quatre spécialistes sur son cas en permanence, peut se permettre d’emménager seul, etc. On imagine que la vie des familles d’autistes est bien moins rose, et que les difficultés liées au handicap viennent en grande partie des détails logistiques de sa prise en charge.

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