Love Streams

Love Streams (États-Unis, 1983), un film de John Cassavetes avec Gena Rowlands, John Cassavetes et Diahnne Abbott. Durée : 2h21. Reprise France : 1er février 2017. Produit par Cannon Films et distribué par Splendor Films.

Love Streams est un film tortueux, une fiction qui concentre entièrement les thèmes et les obsessions de Cassavetes, et où la maturité de son travail sur les acteurs (lui-même, Gena Rowlands et Seymour Cassel) se donne à voir complètement. Sûr de lui-même, son style se permet d’être plus léger que dans d’autres titres, même si les relations entre les personnages restent teintées d’une grande mélancolie et d’une grande tendresse.

La naissance de Love Streams a été longue et difficile. A l’origine, il y a une pièce de théâtre écrite par Ted Allan, créée en Angleterre en 1972. John Cassavetes rencontre son auteur, travaille et retravaille le texte avec lui pendant des années. Il monte la pièce à Los Angeles, avec Jon Voight et Gena Rowlands.Quand les producteurs Golan et Globus lui proposent ­ comme ils l’ont fait avec Godard (King Lear) ou Altman ­ de financer l’un de ses films, Cassavetes choisit d’adapter Love Streams. Mais le tournage s’annonce sous les pires auspices : peu de temps avant le début du tournage, Cassavetes perd sa mère et apprend qu’il a un cancer du pancréas. Puis Jon Voight se désiste. Cassavetes va devoir le remplacer, ça ne lui plaît guère (il ne se voit pas dans un rôle de séducteur). Nous sommes au printemps 1983. Ce sera son dernier vrai film (un peu plus tard, il terminera la réalisation de Big Trouble, à l’instigation de Peter Falk), avant sa mort, en 1989, à l’âge de 60 ans. Love Streams, c’est la quintessence du cinéma de Cassavetes, comme un condensé de tous ses films majeurs (Faces, Husbands, Une femme sous influence, Meurtre d’un bookmaker chinois, Opening Night) : Cassavetes filme des gens brisés, des gens qui se détruisent, des gens pas bien brillants, pas même sympathiques, qui nous dévoilent leur cœur et leurs tripes. La mise en scène de Cassavetes, sans répit, recherche les êtres au-delà des personnages et surtout du récit, volontiers inexistant ou antidramatique. Avec Love Streams, quelque chose de nouveau, en plus ou en moins : un élan vital brisé, un désespoir et un sentiment de solitude et de gâchis qui atteignent un paroxysme comme jamais auparavant. Les personnages se noient dans leur vie comme dans l’alcool. Cassavetes, dont le principal sujet a toujours été l’amour, semble soudain douter : l’amour, ça n’est pas si bien que ça, pas si valorisant, pas si épanouissant, parce que les gens en font une monnaie d’échange.

D’un côté, il y a Sarah (Gena Rowlands). Elle aime mais n’est pas payée de retour. Son mari (qui s’est résolu à divorcer), sa fille (qui a préféré la garde de son père) l’ont trahie. Faut-il aimer les gens pour ce qu’ils sont ou pour ce qu’ils font ? Tout le monde connaît la fameuse phrase de Cocteau tirée des Dames du bois de Boulogne de Bresson : “Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour”, avec son côté judiciaire assez déplaisant. Seulement, les preuves maladroites qu’apporte Sarah ne convainquent jamais personne. Ceux qu’elle aime la trouvent folle. Pourquoi les gens que vous aimez ne vous aiment-ils pas forcément ? Elle ne monnaie rien, Sarah, l’amour qu’elle éprouve pour les autres est un torrent pérenne. De l’autre côté, il y a Robert (John Cassavetes), un très riche écrivain accro à la débauche, qui héberge des prostituées dans sa grande maison (celle de Cassavetes, souvent vue dans ses films). Lorsque son fils d’une dizaine d’années lui est confié, le week-end tourne à la catastrophe.C’est le moment (après une heure de film) où Sarah choisit de débarquer sans prévenir chez Robert. Dès qu’il la reconnaît, dans le taxi qui vient la déposer, Robert se jette dans ses bras. Qui est donc Sarah pour Robert ? Que sont-ils l’un pour l’autre ? On l’apprendra bientôt. A vrai dire, c’est important et, en même temps, ça ne l’est pas tellement. L’important, c’est que Sarah et Robert sont deux âmes égarées qui se régénèrent l’une auprès de l’autre, parce que l’amour qu’ils se donnent est gratuit, n’attend rien en retour. Soudain, le film prend une autre tournure, devient troublant, presque gênant. Cet homme et cette femme, ces personnages, forment un couple qui se confond avec le couple que formaient Cassavetes et Rowlands dans la vie. Il y a entre eux un flot continu d’on ne sait trop quoi, qui dépasse le sexe et l’amour, et qui ne s’éteindra jamais, même s’ils se séparent physiquement. — Jean Baptiste Morain, Les Inrocks

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