Pas vu pas pris

Pas vu pas pris (France, 1995), un film documentaire de Pierre Carles. Durée : 1h18.

Les documentaires de Pierre Carles n’ont pas pris une ride et sont toujours aussi savoureux. Ici tout part d’une discussion entre Étienne Mougeotte et François Léotard, qui copinent tranquillement avant une émission sans se douter qu’une caméra filme leur échange par erreur. Carles se sert de la séquence comme point de départ pour monter un sujet sur « la télé, le pouvoir, la morale », en réponse à une commande de Canal+, que la chaîne va refuser de diffuser sous des prétextes fallacieux. Au gré des coups de fils et des silences gênés on comprend qu’au plus haut de la direction (jusqu’à Lescure), on intervient personnellement pour empêcher les images d’êtres diffusées.

Pierre Carles propose alors Pas vu à la télé, un film où il enregistre la réaction gênée, condescendante ou hargneuse de quelques journalistes-vedettes de la TV, quand on leur montre une cassette où figurent les fameuses images de l’entretien piraté entre Léotard et Mougeotte. A la vision du sujet, Canal + refuse sa diffusion le considérant « hors sujet » (!). Archiviste consciencieux et toujours en avance d’un coup, Carles enregistre systématiquement les conversations téléphoniques avec les responsables de Canal +, Philippe Dana (responsable de la Journée de la télé et intermédiaire d’Alain de Greet, directeur des programmes), puis Karl Zéro (responsable du Vrai journal). C’est ce que l’on verra dans un nouveau film Pas vu pas pris, qui est sorti en salles en novembre 1998 grâce à une souscription permettant de racheter les droits des images télévisées et de payer le transfert sur film puis le tirage de copies… Bref, un film pour la télé qu’on ne peut voir qu’au cinéma.

Pas vu pas pris utilise une écriture audiovisuelle bien particulière, plus proche d’un mélange de Buster Keaton et Dziga Vertov que des plans-séquences caméra à l’épaule de Depardon. C’est l’exemple type de l’ambiguïté de toute image documentaire. Son auteur, diplômé JRI (Journaliste Reporter d’Images) de l’IUT de Bordeaux en 1998, est attaqué par certains pour l’utilisation de méthodes déloyales. Il est également vivement défendu par d’autres – principalement la mouvance Charlie hebdo, Le Monde Diplomatique, Les Inrockuptibles – qui voient en lui, en résumé, le seul vrai journaliste d’investigation de la télévision.

Commençons par le « Mac Guffin », aurait dit Hitchcock, qui considérait qu’il fallait dans une bonne histoire un prétexte, un biais, quelque chose qui semble avoir beaucoup d’importance pour les personnages du film, alors que le spectateur, lui, ne sait pas exactement de quoi il s’agit. J’ai ainsi demandé à plusieurs personnes de me résumer la teneur exacte de cet entretien Léotard / Mougeotte, filmés de dos, face à la mer. Comme j’ai pu moi-même m’en rendre compte, il s’avère très difficile de comprendre ce qui se dit, sinon par bribes : ils se tutoient, on les entend vaguement parler du cahier des charges du service public et de certains hommes politiques susceptibles de se présenter à des élections. Un moment de lobbying somme toute classique. Mais on ne comprend pas vraiment par qui ces images ont été filmées. Dans Le Monde du 8-9 mars 1998, Jacques Mandelbaum pense même qu’ « une caméra, celle du polémiste Pierre Carles, les filme tout de même » . Ce qui est inexact. Ces images qui précèdent un direct (le journal de 20H de TF1 du 6 juin 1994) sont des images « feed », facilement interceptables avec un peu de matériel ; on peut presque dire que ce moment a été filmé en pilotage automatique, probablement en phase de préparation de la régie technique pour le direct. Dans ce cas précis, c’est un journaliste de Satellite TV qui serait à l’origine de la récupération des images. Le tour de force est de s’en servir comme détonateur alors qu’elles ne contiennent pas grand-chose, ce qui démontre a contrario la solidarité de fait entre quelques journalistes-vedettes offusqués et leur profonde condescendance pour le « public ». Objectif : pour une fois, rendre visible et risible cette connivence connue de tous.

— Aurélio Savini, Papiers Universitaires

Voir Pas vu pas pris est aussi l’occasion de regarder ce passage du « Magazine du Fô » d’Ardisson où il démonte une interview de PPDA qui n’a pas réussi à obtenir une interview de Fidel Castro mais truque sa conférence de presse au montage pour faire croire que c’est le cas, mélangeant au passage en toute impunité les questions et les réponses.

Mais, plus fondamentalement, c’est bien le « Je » de la voix off de Pierre CARLES qui détourne et trouble les images. Peut-être pour la première fois dans un documentaire, on se sert de la vidéo pour ce qu’elle est : un matériau facilement accessible et manipulable, par exemple en revenant sans cesse sur des enregistrements ou par le rapprochement entre deux émissions télévisées. Ainsi, sur le ton de la confidence ironique mais avec une voix faible et saccadée, comme s’il improvisait, il parsème ses phrases de « alors, là… » ou de « lui, là… » , en dialogue permanent avec l’image, par exemple :

« Alors là, ce sont des images qui avaient été captées juste avant un journal télévisé et l’on pouvait voir une certaine familiarité, ou connivence, disons, entre un important membre du gouvernement, lui, là, et un journaliste influent… » ou « alors, Pierre Lescure était le PDG du Groupe Canal +, à gauche sur l’écran, là… » . Ce commentaire se transforme même en auto-commentaire sur ses propres images où Carles apparaît à l’écran au téléphone puisqu’il enregistre toutes ses conversations, notamment quand il appelle Canal + : « Alors, ça, c’est quelques jours plus tard, alors que nous étions en plein montage du sujet » , suit le dialogue « – Allô ? – Philippe Dana ? – C’est vrai. – Ouais, Pierre Carles à l’appareil. – Ah ! Monsieur Carles ! » . Ce jeu permanent avec l’image lui permet en même temps de la décrire et de la mettre à distance, c’est-à-dire de laisser le temps au spectateur de suivre son raisonnement.

L’exemple le plus efficace, le plus drôle aussi – le film est d’abord une comédie sur le travail – c’est le montage parallèle sur PPDA : « Ça, c’était deux semaines plus tard, toujours dans le même journal, on apprenait que PPDA avait joué au football avec quelques amis sur la pelouse du Parc des Princes, qui était géré par la Ville de Paris. Alors, voilà des images du match, là c’est PPDA qui vient de marquer un but, et voici Michel Chazy, à l’époque gérant du Parc, à qui j’avais demandé comment PPDA avait fait pour bénéficier de ce privilège… Écoutons à présent ce que PPDA déclarait dans cette émission de Canal + : – Cela dit, en effet, ne jamais accepter le moindre cadeau d’un homme politique. Je ne l’ai jamais, en ce qui me concerne, jamais accepté ».

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