Prometheus

Prometheus

Prometheus (États-Unis, 2012), un film de Ridley Scott avec Noomi Rapace, Michael Fassbender et Charlize Theron. Durée : 2h03. Sortie le 30 mai 2012, distribué par XXth Century.

Ridley Scott revient aux racines de la saga Alien, que je n’ai pas vue dans son intégralité mais dont j’ai adoré le premier épisode (Le huitième passager, 1979) autant que le deuxième (Aliens, le retour, 1986). Prometheus se présente comme une explication mythologique des éléments constitutifs de sa trame : l’origine des aliens, les détails du vaisseau dans lequel se déroule la première rencontre, et jusqu’à l’existence même de l’humanité. Cependant les développements autour de ce pari scénaristique de la quête de sens ultime tournent court, et s’acharnent de manière assez attendue à ne rien dévoiler d’autre qu’une totale perte de sens, une promesse de destruction des marionnettes par leurs créateurs. Cela n’empêche malheureusement pas de sauver in extremis la morale chrétienne sauce Hollywood, avec force trompettes et symboles grossiers du retour à la foi après la mort de « l’ingénieur » et l’humiliation de la technique (la tête ramenée dans un sac comme le tison par Prométhée, et qui leur explose au visage sur le mode parodique emprunté à Mars Attack).

Le film s’ouvre sur une série de plans d’une grande beauté : des paysages désertiques, des crêtes, des monts et partout une même nature faite de poussière et de roches, d’une terre mythique constitutive des hommes et qui vient se mêler à leur ADN sous la forme d’un liquide noir. Ce dernier est au coeur du mystère du film : ingurgité par un ingénieur à la blancheur de statue, il le détruit de l’intérieur, le disloque pour mieux le recomposer entièrement en fécondant la terre. Il sera donc cette allégorie coulante et insaisissable de l’hubris qui imprègne le film dans son entier : sa noirceur totale fait l’épaisseur des parois du vaisseau-cité investi par les explorateurs, sa nature envahissante le fait s’épandre au sol, dans les roches, jusque dans les yeux et les veines de Holloway. Force infinie et corruptrice en état de stagnation : le coeur de métier d’Alien est bien présent, et déroule avec jouissance son cortège macabre de réveils inopinés, de fécondations contre nature et de constrictions angoissantes : parmi les scènes les plus réussies figurent donc nombre de rapports chirurgicaux (sur la peau grouillante de l’ingénieur, ou dans l’enfermement claustrophobique avec le foetus de calamar, fascinant de nuances noir et blanc) et de luttes vaines (les sortes de serpents blanchâtres qui s’infiltrent partout, dans la combinaison puis dans la bouche de leurs victimes).

Le double regard de l’ingénieur, sur lui-même et sur son oeuvre, n’est finalement emprunt que de cette violence, de cette avidité totale qu’incarne le milliardaire pourrissant à la mort pathétique (son ultime réplique, « il n’y a rien », est d’ailleurs très ratée). Le message est donc celui de la violence comme réponse au questionnement métaphysique, car l’homme est en parenté directe avec elle (le « DNA match » est répété à l’envie : les explorateurs ne sont rien d’autre qu’une copie des dieux qu’ils sont venus observer). Les ingénieurs ne sont rien de plus que ce que leur nom laisse deviner, et ils agissent avec la même inconséquence que les militaires humains qui manipulaient les Aliens dans les autres épisodes. La boucle est donc bouclée, l’humanité se regarde en création / destruction, constate qu’elle n’est elle-même que le produit de son inconséquence intrinsèque, court après une solution qu’elle se refuse à fournir à ses propres créatures. Le robot incarné par Fassbender, à qui on explique qu’on l’a construit « parce qu’on pouvait le faire », ne trouve pas plus de regret dans cette perspective que dans celle de voir l’humanité détruite : c’est donc l’apothéose du gratuit, de la destruction méthodique, incarnée et organisée par des milliers de jarres-obus qui sont là aussi un retour en force de l’immense oeuf alien porteur du facehugger, fécondant mais destructeur.

La réappropriation de ses propres symboles par Ridley Scott se fait parfois de façon poussive ; car tout l’aspect jouissif du film découle de sa forme atypique, lente et imposante mais ouverte au regard et à l’air libre (avec l’idée ingénieuse de la terraformation), à l’image des deux vaisseaux qui se font face dans la plaine parfaitement déserte. Or le premier épisode est à mille lieux de cette ouverture, et se base au contraire sur des effets d’étouffement, sur l’impression d’une menace sourde : la reprise des scènes de course dans les couloirs aux lumières incertaines, qui marchaient parfaitement alors, passe ici assez mal. De même, la tête coupée du robot ne manque pas de sel, mais constitue un rappel trop direct de Ash dans Le huitième passager ; ces effets arrivent comme autant de tentatives de recréation artificielle d’une ambiance devenue incompatible avec celle de Prometheus, qui décrit davantage un mal rampant, une difficulté de lecture face à un symbole offert au regard, lisible en surface mais inabordable. Ainsi les vidéos des ingénieurs ne mènent à aucune conjoncture plausible ; et au moment où le cercueil de l’ingénieur est ouvert, le seul qui parvient à décrypter sa langue est le robot du groupe. C’est aussi lui qui prend le pari d’ouvrir l’urne qui suinte le liquide noir, c’est enfin lui qui prophétise le départ vers la terre. Hors de portée de l’infection, il a cette compréhension qui dépasse le conscient et l’intériorisé (il est celui qui lit dans les rêves), il porte un regard neuf sur une humanité étrangère : rôle classique du robot de service, mais servi toutefois sans le passage par la folie rationalisante de Hal. Ici ce qui disjoncte c’est l’humain, dont la matière sert de base à la production d’un corps à jamais étranger, fait d’acide : Prométhée rejoint Pygmalion quand l’ingénieur s’unit à sa création. Fin que tout le monde attendait, convenue mais superbe, apothéose et début de l’horreur : je n’affectionne pas les prequels, mais celui-ci, en dépit de son inflation d’effets et d’un scénario un peu rapide, est particulièrement réussi.

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