Que le diable nous emporte

Que le diable nous emporte (France, 2017), un film de Jean-Claude Brisseau avec Fabienne Babe, Isabelle Prim et Anna Sigalevitch. Durée : 1h37. Sortie France : 10 janvier 2018. Produit par La Sorcière Rouge et distribué par Les Acacias.

Très beau film, d’une grande liberté. Le côté kitsch et surjoué est complètement assumé mais il tient la route, il donne un premier degré apaisant aux dialogues.

Gonflant le principe en 3D, Brisseau filme l’étreinte de ses actrices de la même manière, inventant une érotique cosmique de facture artisanale à la fois ahurissante et sublime, version numérique des trucages de Méliès où le kitsch des décors est comme transsubstantialisé par la légèreté et la grâce des corps en lévitation. En ouvrant ainsi une brèche fantastique dans la peau du réel, l’extase de Camille et Suzie, bientôt rejointes par Clara, traduit la dialectique à l’œuvre dans le film entre les contingences matérielles et la dimension spirituelle de l’existence. Devenue riche à la faveur d’un héritage, Clara se consacre, telle une sorte d’ange laïque, à réparer les âmes blessées. Voyant Camille et Suzie bien affairées l’une avec l’autre, elle se penche sur le sort de Fabrice, amoureux éperdu de la jeune pécheresse, livré, depuis qu’elle l’a éconduit, aux démons de la violence et de l’autodestruction. Elle entreprend, en l’installant dans un autre appartement, de lui redonner goût à la vie.

Les appartements de Clara sont des espaces de liberté où les relations se reconfigurent à volonté, dans une construction sensuelle d’expérimentations, relayée par les récits cathartiques que fait, tour à tour, chacun des personnages. « Nous ne savons pas où nous allons, alors laissons le diable nous emporter. » Inscrite à l’image au début du film, cette phrase de Pouchkine donne le programme : s’abandonner aux puissances du sexe, de la parole, de la méditation, se libérer des barreaux de nos prisons mentales, de la souffrance qu’ils recèlent, accéder à une dimension spirituelle supérieure. Distillant, avec la complicité du pacha pince-sans-rire Jean-Christophe Bouvet, un humour qu’on ne lui connaissait pas, Brisseau semble lui-même avoir atteint une forme de légèreté qui, s’accordant avec ce sérieux presque enfantin qui le caractérise, rend son film particulièrement attachant. — Isabelle Reigner, Le Monde

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