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R (Danemark, 2013), un film de Tobias Lindholm, avec Pilou Asbæk, Dulfi Al-Jabouri et Roland Møller. Durée : 1h39. Sortie en France : 15 janvier 2014. Distribué par KMBO.

Tobias Lindholm s’est constitué ces dernières années une place enviable dans le cinéma danois, à la fois en tant que scénariste et réalisateur, avec à son actif plusieurs oeuvres de bonne qualité : Hijacking (2013), La chasse (2012), Submarino (2010), l’excellente série politique Borgen, et maintenant R.

Le titre de ce dernier long métrage renvoie à Rune, le nom du personnage principal du film campé par Pilou Asbæk (tout droit sorti du cabinet de la ministre de Borgen). On le découvre à son entrée dans la prison danoise et grise de Horsens, mutique et résigné, sans savoir ce qui l’amène dans ce milieu carcéral qui n’est pas sans rappeler (par le petit nombre et la violence des détenus) les murs d’Un prophète de Jacques Audiard. La comparaison ne s’arrête pas là, car l’ambition du film est globalement la même : montrer comment la prison s’est changée en un milieu hostile envers ses propres détenus, où les codes et les comportements ne s’inscrivent plus que dans une logique de survie où chacun doit trouver un rôle pour se rendre indispensable et ne pas perdre la raison, ou plus prosaïquement un membre, voire la vie, au détour d’un couloir ou dans sa cellule.

L’immersion initiale dans la terreur de celui qui débarque dans cette jungle s’exprime par une série des plans très serrés de face sur le visage de Rune, qui dès les premières minutes subit insultes et menaces physiques. Après un baptême d’entrée marqué par la violence (qu’on lui impose dès sa première sortie dans la cour : s’il veut survivre il devra casser les dents d’un autre détenu), Rune ne bronche pas, et se taira ensuite à l’interrogatoire. Après quoi les demandes s’enchaînent : il faut récurer les toilettes, accepter de se faire voler une partie de ses affaires, ne jamais relever les insultes.

Le point de vue est subjectif mais le discours du film ne construit pas de dualité entre le personnage et son environnement : Rune n’est pas étranger à la violence des lieux, il va au contraire la laisser grandir en lui en cherchant à se hisser dans la hiérarchie des détenus. La vie dans la prison s’organise autour de deux clans, à la manière de l’opposition corses / arabes dans Un prophète, avec dans chacun des figures fortes, des exécuteurs des basses œuvres, et des électrons libres. Rune est de ceux là, lui qui a su trouver le moyen de faire passer du shit d’un bâtiment à l’autre de la prison. Ce statut de passeur lui assurera les rares moments de répit du film, le luxe de fumer un joint entre les barreaux avec du soleil dehors.

Mais ces instants ne seront qu’une parenthèse dans le film, qui avance à marche forcée vers son objectif : l’escalade de violence, qui donne le sentiment angoissant que le seul horizon possible de l’incarcération est la mort. Le meurtre brutal de Rune va d’ailleurs le rendre explicite, et illustrer brillamment que le fil directeur du film persiste au-delà de ce que la narration peut donner à voir. Car après Rune c’est Rachid (un autre « R ») que l’on suit, lui qui a trahi son seul ami pour survivre et qui à son tour descendra aux enfers pour payer le prix de son acte. Son parcours est tracé, seule la date de l’exécution reste inconnue : quand un des détenus le menace en lui décrivant le supplice d’un homme à qui il avait jeté un mélange d’huile bouillante et de sucre fondu au visage, on sait que cette scène arrivera fatalement. Seule compte désormais la terreur de l’homme pris au piège : c’est aussi ce que montrait La Chasse avec Mad Mikkelsen.

R est un film presque documentaire (beaucoup d’acteurs ne sont pas des professionnels), au style glacé et étouffant, et dont le déroulement n’apporte aucune conclusion satisfaisante. C’est un film ramassé, en termes de durée mais aussi de dialogues, de gestes : les personnages sont quasi muets face à leurs famille dans le parloir, le récit de leur calvaire n’est dit qu’en quelques mots et des échanges de regard. Le film se conclut avec un plan dégagé sur la prison que l’on a exploré de l’intérieur : mais dans ce recul espéré et attendu on perçoit que rien ne peut vraiment y changer, que ce monde clos n’a pas d’autre destin que la destruction de ses occupants.

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