Rebecca

rebecca

Rebecca (États-Unis, 1940), un film d’Alfred Hitchcock avec Joan Fontaine, Dame Judith Anderson et Melville Cooper. Durée : 2h10. Reprise France : 5 novembre 2008, produit par David O. Selznick.

Personnage en quête de reconnaissance et d’identité, l’héroïne de Rebecca voit toujours son existence niée. Wikipédia en anglais souligne que son nom n’est pas prononcé une seule fois avant son mariage, donc en fait jamais puisqu’elle devient alors Mrs Winter. Joan Fontaine incarne donc un personnage sans nom et sans histoire, d’abord étouffée par l’imposante madame Van Hopper, qui monopolise constamment la parole, ensuite par la personnalité de son nouveau mari, qui lui fait sa demande en un instant (« I’m asking you to marry me, you little fool ») et l’emmène avec lui comme on prend une valise. La seconde Mrs de Winter se voit ensuite débarquée dans Manderley, bâtisse fantomatique amenée dès l’ouverture par un long travelling en flash-forward (rendu possible par une reconstitution miniature des lieux), qui va de la grille d’entrée aux ruines à l’abandon. Elle s’y trouve mise encore davantage sous contrôle, prise entre la surveillance de l’infernale gouvernante Mrs Danvers et le souvenir obsédant de Rebecca, la précédente épouse dont le personnel ne cesse de rappeler la conduite exemplaire et le caractère affirmé. Le personnage de Mrs Danvers est particulièrement bien travaillé, et laisse deviner que sa relation avec Rebecca était très ambigüe, à mi-chemin entre l’adoration et la relation amoureuse. Plus qu’une manipulatrice, Danvers est une nihiliste qui méprise la maison qu’elle sert, et qui ne cherche que la mort de la nouvelle venue. En cela elle adhère en tous points à ce que l’histoire révèlera du caractère de la défunte, dont la force de caractère et le dynamisme se révèlent porteur d’un mal intrinsèque, d’un tempérament destructeur et nihiliste.

Le film oppose ces deux figures antagonistes de la femme effacée et vertueuse, et de la succube libérée synonyme de perte complète des valeurs morales, puisqu’elle va jusqu’à tromper ouvertement son mari avec son cousin. La perversion de Rebecca, qui se transfère chez Mrs Danvers (et qu’analyse Critikat sous l’angle psychanalytique), prend la forme d’une domination qui n’est pas que psychologique : l’héroïne voit son champ d’action rétrécir à mesure qu’elle se heurte sans cesse aux symboles de la présence de « l’ex ». Elle en finit réduite à l’immobilité et l’écoute, comme dans la scène où elle est acculée à la fenêtre par Mrs Danvers, qui lui intime le suicide. Partout ailleurs ce seront les initiales qui fonctionnent comme rappel, dont un blog anglais détaille le dessin :

You never see a single image of Rebecca in the film, and because of that, her legend looms even larger. The most intimate glimpse of Rebecca is through her handwritten notes and initials placed throughout. In making the film, Selsnick searched high and low for the perfect Rebecca font. One that had a « curious, slanting hand. Tall and sloping R dwarfing the other letters », as detailed by the book. Hitchcock, of course, took an even more thorough approach, carefully choosing the handwriting of each character according to handwriting analysis: « Mrs. Van Hooper is authoritative (large T bars), sexually stimulated (thick Y and F loops), obsessive (loopholes in E and N), unwilling to being commanded (Independence loophole in P), and rude (thick tracks in general). Maxim is very reflexive (large inter-word spacing), reserved (large inter-line spacing) and self-underrated (T bars very low). Favell is self-overrated, brutal and impulsive (big R, Brutality loophole, short inter-word spacing) ». Hitchcock auditioned three women for the part of Rebecca’s handwriting and Helen Amigo was chosen. Perusing the internet, I saw that someone has painstakingly pieced together the individual letters in Amigo’s hand for the film and created their own Rebecca font for typing that you can buy here. The font is assertive and mysterious, and its no wonder that someone would seek to bottle it; you can’t help but to be intrigued. Her name is everywhere in Manderlay, her initials embroidered on pillowcases, emblazoned on stationary, and are etched even deeper in the heart of Mrs. Danvers, the strange, gothic, head maid who hates the new Mrs. D. W with a passion.

Rebecca décrit un être en perte complète de repère, qui a pour seul attache l’amour d’un homme obsédé par lui-même et par son crime. Dans plusieurs passages elle faute sans le savoir, et s’en rend compte toujours trop tard : c’est dans ces moments de fragilité complète, de remord injustifié que le film est le plus juste. L’histoire de la réalisation du film est intéressante, puisque l’adaptation du livre de Daphne du Maurier fait l’impasse, pour respecter les règles d’Hollywood, sur la violence de la conclusion : le mari est rendu innocent par une pirouette scénaristique, mais son personnage demeure assez ambigu d’un point de vue moral, puisqu’il semble quand même échapper à un jugement qui semblerait assez justifié. Hitchcock a préféré (à raison) insister sur la noirceur du personnage de la gouvernante, qui au fil des plans tend de plus en plus vers l’abstraction d’une silhouette menaçante, aveuglée par la haine qu’a fait naître la mort de son âme soeur.

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