Solange et les vivants

Solange et les vivants

Solange et les vivants (France, 2016), un film de Ina Mihalache avec Ina Mihalache, Pierre Siankowski et Francis Van Litsenborgh. Durée : 1h07. Produit par Silex Films et distribué par Wide.

Le film est joliment démonté par Yal Sadat sur Chronicart, de manière très justifiée même si je dois dire que dans la galaxie des youtubeurs Solange n’est pas celle qui me rebute le plus. Simplement le principe de sa chaîne a depuis longtemps commencé à s’épuiser, et le passage au grand écran ne lui permet pas de sortir de la panne d’inspiration dans laquelle elle semble se trouver.

Impossible d’appréhender l’entité Solange sans passer par une brève ontologie de ce boboïsme au carré qui est le nerf de son oeuvre sur le web, puis en librairie, et donc, aujourd’hui, enfin, l’attente était intenable, dans une poignée de salles de cinéma. On le croyait remisé au placard des fanions sociologiques depuis l’avénement du hipster, mais non: le bobo a le cuir épais. L’alliance infernale Gerwig-Baumbach le célèbre dans Mistress America (fini Brooklyn : sauvée des jeans fatigués de Frances Ha, Gerwig est devenue décoratrice d’intérieur sur Times Square), tandis que les blêmes « dramédies » post-Woody Allen (de Girls à Masters of None) en font autant à la télé. La technique de survie du bobo 2016 ? Se draper dans une auto-dérision de façade qui l’autorise à mener double-jeu. Le boboïsme devient le sujet du bobo quand celui-ci s’improvise artiste, brocardant sa propre condition, condamnant son inanité, mais pour mieux s’abreuver à l’auge de son narcissisme. Couvert par l’alibi autoparodique, le bobo au carré peut donc continuer de disserter sur sa non-vie en toute tranquilité.

En inventant Solange sur YouTube, Ina Mihalache se drapait donc dans le manteau plus tout jeune du boboïsme à la française avec une forme d’ironie vaporeuse, troquant son accent montréalais (elle n’a émigré à Paris qu’à 19 ans) contre la diction d’une poupée godardienne raccommodée à la colle forte. Mais Solange te parle lorgne d’abord sur les oeuvres de Sophie Calle voire de Chantal Akerman, se posant moins en héritière (encore heureux) qu’en épigone cocasse, usant d’un comique vaseux censé excuser les emprunts à ses prestigieux modèles. Le travail sur l’intime n’est chez elle qu’un prétexte à filer une sorte d’autoportrait composé d’influences mal digérées, aboutissant à quelque chose comme la fusion monstrueuse de Pierrick Sorin et du personnage seventies d’Anna Karina (« j’sais pas quoi fâââaiiiire »).

Solange et les vivants est l’aboutissement logique de cette « démarche », comme on dit aux Beaux-Arts : Solange nous parle toujours (d’elle, de ses malaises vagaux, de sa cage d’escalier « qui sent les lardons ») sous couvert d’une réflexion sur « la solitude 2.0 ».  Le film se trouve effectivement un sujet dans l’exploration d’un rapport malade, ou impossible, entre soi et le monde – l’héroïne est agoraphobe, au point qu’elle a peur d’un livreur qui lui parle dans l’interphone. Moyen pour Solange/Ina de continuer à se filmer rasant le parquet, confite dans une étrange fascination pour elle-même, tout en ayant l’air de raconter quelque chose sur l’inadaptation ou sur le manque de substance du monde extérieur.

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