Sud Eau Nord Déplacer

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Sud Eau Nord Déplacer (France, 2015), un film documentaire d’Antoine Boutet. Durée : 1h50. Sortie France : 28 janvier 2015. Produit par Les Films du Présent et distribué par Zeugma Films.

Un documentaire beau et instructif d’Antoine Boutet, qui s’attaque au chantier pharaonique du Nan Shui Bei Diao. Lancée en 2002, sa construction devrait durer jusqu’en 2050 ; son but est d’acheminer une partie des eaux du Yangzi (45 milliards de mètres cubes sur 960 en temps normal, 760 en période de sécheresse) depuis le sud de la Chine vers le Nord du pays, qui est en situation de stress hydrique permanent, le tout en passant par des zones à fort risque sismique. La propagande gouvernementale fait remonter le projet à une phrase de Mao Zedong de 1952 (« L’eau du Sud est abondante, l’eau du Nord rare. Dans la mesure du possible, l’emprunt d’eau serait bon »), qu’un officiel répète tout sourire en précisant tout de même que le grand Timonier « ne l’a pas dite dans ces termes exacts » mais que « c’était l’idée ». Comme pour le Barrage des Trois Gorges, le projet a été décidé en haut de l’échelle administrative du Parti, sur ordre d’un officiel qui veut « changer la face du monde ». Un article des Échos sur le film évoque le concept assez controversé de « mode de production asiatique », développé par Marx puis repris par Karl August Wittfogel, qui décrit le rapport particulier à la production nécessaire pour ce genre de projet. Selon Wikipédia il se caractérise par :

  • Absence de propriété privée de la terre, absence presque totale de propriété privée en général (bien qu’un usage ou qu’une possession à titre privé puisse exister) […]
  • Tout autant distincte de l’esclavage classique que du servage qui ont existé en Europe – une forme d’« esclavage général » (l’individu ne possédant aucune propriété, en retour, il devient lui-même en quelque sorte propriété de la communauté). Les signes particuliers de ce mode d’exploitation sont :
  • Exploitation de la force de travail gratuite de grandes masses de paysans par la corvée ou les taxes (tribut) ;
  • Utilisation d’une main d’œuvre à bon marché pour la construction de projets grandioses (comme la Grande Muraille de Chine) ;
  • Exploitation par l’intermédiaire d’institutions collectives, formées de communes agraires ;
  • Gouvernement autoritaire centralisé, système étatique despotique.
  • Contrôle de l’État sur les moyens de productions fondamentaux (bien souvent, l’accès à l’eau).

De fait ce que montre le documentaire c’est que les populations locales n’ont eu que le droit d’obéir. Déplacées par la force, elles sont relogées dans des villages construits de toute pièce, à la hâte, sans perspective de vie puisque les terres alentours ne sont souvent pas cultivables : on suit par exemple un groupe de relogés installés dans des baraquements mal finis, à qui l’on confie des terres sablonneuses impossible à cultiver. Quand les paysans osent se plaindre un élu local vient les voir et les ramène en quelques phrases à la réalité politique du pays : « Cette terre n’est pas à toi, c’est celle du Parti Communiste chinois. Tout le pays appartient au parti, tu n’as pas le droit de te plaindre ». Une autre scène montre le groupe parler face caméra à un officiel hors-champ qui ne répond jamais ; la tension monte lentement, on dénonce la corruption des élus locaux, les gens pleurent.

Les images d’Antoine Boutet sont au début d’une froideur rigide : on suit en fait la progression du chantier en sens inverse, depuis le Nord vers le Sud, comme pour remonter aux racines du problèmes. Tout est en plan fixe, sans commentaire, ce qui ferait par moment penser à la section « No Comment » d’Euronews, qui montre les images dans toute leur absurdité (on voit notamment un chantier de reboisement du désert). À chaque fois le gigantisme du chantier mange l’écran, empêche de faire autre chose que des plans très larges : les humains apparaissent minuscule au milieu des tubes énormes qui doivent transporter l’eau, face aux appareils qui plantent des pylônes dans le sol, ou encore dans la gigantesque usine qui doit pomper l’eau pour compenser artificiellement l’écart de hauteur du sol entre nord et sud. On voit au début assez peu de visages humains en dehors de ceux des ouvriers ; les seuls phrases à l’écran sont celles des panneaux de propagande, tantôt drôles, absurdes ou violents : un coup on encourage à donner le meilleur de soi-même pour « atteindre la victoire », un coup on appelle à une « riposte impitoyable » contre les « saboteurs » qui osent contester le chantier. Les représentants du parti sont eux-mêmes pris dans une attitude schizophrène, obligés malgré eux de porter un projet auquel personne ne croit : dans l’intimité d’une voiture officielle une élue locale dit franchement ce qu’elle pense, regrettant de voir sa région natale perdre son approvisionnement en eau au profit de Pékin ; mais à peine descendue de voiture la voilà qui s’extasie sur le projet de construction et félicite les habitants à qui les nouveaux logements sont sensés faire faire « d’un coup un saut de 20 ans dans le temps ». Plus tard les rares voix discordantes autorisées par le parti commencent à se faire entendre ; deux ou trois blogueurs et écrivains sans poids politique, sensés représenter à eux seuls une société civile qui ne figure nulle part dans le projet.

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