Taxi Driver

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Taxi Driver (États-Unis, 1976), un film de Martin Scorsese avec Robert de Niro, Jodie Foster et Harvey Keitel. Durée : 1h55. Sortie France : 2 juin 1976. Produit par Columbia Pictures et distribué par Les Grands Films Classiques.

Palme d’or à Cannes en 1979, Taxi Driver est un petit bijou de travail sur l’ambiance du New York des années 70, de ses rues crades, ses types louches dans les rues, ses cinémas porno. Le film est rythmé par des plans filmés depuis l’intérieur du taxi, sur des fragments de scènes de rue, des altercations entre passants et un paysage urbain foisonnant, qui composent une vision hachée et chaotique de la ville. Olivier Père1 :

Davantage qu’un film sur la solitude, Taxi Driver explore le masochisme d’un petit chauffeur de taxi, Travis Bickle, qui ne cesse de mettre à l’épreuve son ignorance et son puritanisme, dans de purs réflexes d’échec et de douleur, d’abord lors de la désastreuse drague d’une bourgeoise belle et cultivée (Cybil Shepherd), incarnation du fantasme de la femme inaccessible, puis l’acte de violence désespéré (la tentative tout aussi désastreuse d’assassiner un politicien en campagne) ; un geste warholien – connaître sa minute de célébrité, à n’importe quel prix – que Scorsese étudiera à nouveau dans un de ses meilleurs films, La Valse des pantins quasi remake sardonique de Taxi Driver, préférable à la laborieuse resucée ambulancière de A tombeau ouvert. Enfin, mué en improbable ange exterminateur, Travis partira en croisade pour sauver une prostituée mineure et droguée (Jodie Foster) des griffes d’un proxénète (Harvey Keitel.) Cet épisode propose d’ailleurs une sorte de film dans le film qui est une transposition à peine voilée de la longue quête de John Wayne parti à la recherche de sa jeune nièce enlevée par un chef Indien dans La Prisonnière du désert de John Ford, avec tout le sous texte raciste et sexuel que cela implique.

La photographie est volontairement sale mais très maîtrisée, et accompagne les descriptions de la ville que fait le personnage de De Niro qui est obsédé par l’envie de la nettoyer de fond en comble, d’en finir avec la perversité qu’il voit partout. Le scénario du film est basé sur la tentative réelle de meurtre de George Wallace par Arthur Herman Bremer, qui eut lieu peu de temps avant l’écriture du scénario. La psychologie du personnage (un loser obsédé par la recherche de son quart d’heure de gloire, que montre le fameux monologue « you talking to me? »), son look (crâne rasé, lunettes noires, sourire arrogant), même le recours au carnet intime comme outil de narration, s’en inspirent directement. La Cinémathèque revient sur ce que ce choix, et sur ce que la lecture très moraliste du personnage que fait le scénario, valurent au film en termes de réception critique en France :

A l’instar de la mythologie chrétienne, le chauffeur de taxi de Martin Scorsese entend nettoyer New York, Babylone moderne de verre et de béton, de ses principaux stigmates : petite délinquance et corruption en col blanc. Pour les lecteurs de L’Aurore, Guy Teisseire entraperçoit « les contours de ce que certains psychiatres ont appelé la névrose chrétienne… Mais, Travis, l’ange purificateur de Taxi Driver, a de toute évidence moins de traits communs avec Scorsese, le catholique de Little Italy, qu’avec Schrader [scénariste du film], le calviniste du lointain Michigan, dont De Niro porte d’ailleurs la tenue favorite », précise-t-il. Scénariste pour Sydney Pollack (The Yakuza), Brian De Palma (Obsession) et Steven Spielberg (Rencontre du troisième type), Paul Schrader cristallise aussi certaines critiques. Film sur la solitude urbaine, Taxi Driver se veut, selon ses propres propos, « amer » et « offensif » (Le Monde) ; un film dont la principale « difficulté » était, toujours pour le scénariste, « d’ajuster les idées personnelles [la violence que tous nous portons en nous-mêmes] au cadre commercial » (Cinématographe). L’exercice semble tourner à l’échec, l’écriture de Taxi Driver suscitant l’ire de nombreux critiques. Ainsi pour Le Monde, « ce scénario, dont le propos semble être de montrer à quel point la vie moderne est génératrice d’agressivité, à quel point également les poisons du fascisme sont prompts à se réveiller, n’évite pas toujours les lieux communs et les artifices ». « Là où l’on espérait une prise en charge réelle de problèmes déterminants (la politique, ses relations affectives et l’environnement social), l’on a que superficialité, connotations lourdes, dialogues plats », fustige Bernard Chavardes de Téléciné.

Il faut dire que la violence des dernières scènes, si elle constitue un aboutissement logique de la construction du personnage de De Niro, connaît une montée en puissance très brutale par rapport au reste du film, davantage centré sur ses hésitations, ses incohérences et son incapacité à se construire. Bernard Benoliel de la Cinémathèque en parle dans sa conférence sur le film.

Taxi Driver n’est pas à mes yeux aussi réussi que Mean Streets, qui le précède chronologiquement mais que j’ai vu après, mais ne serait-ce que pour le casting qu’il rassemble, le travail remarquable qu’il déploie sur le scénario et le montage, et la musique de Bernard Herrmann (la dernière qu’il a composé), c’est un film immense.

  1. Taxi Driver de Martin Scorsese, Oliver Père, Arte, 01/10/15

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