The day he arrives

The-Day-He-Arrives

Matins calmes à Séoul (Corée, 2012), un film de Hong Sang-soo avec Yu Junsang, Kim Sangsoo et Song Sunmi. Durée : 1h19. Sortie le 16 mai 2012, distribué par Les Acacias.

J’avais beaucoup aimé Oki’s movie, autant que Woman on the beach ; Hong Sang-soo y avait une même manière de mettre en scène des histoires d’amour croisées, construites autour d’un trio qu’on dirait immuable et qui dresse le tableau d’une humanité mélancolique, tournant en rond. Pourtant ce qui faisait la poésie de cette nouvelle vague coréenne manque à mes yeux singulièrement dans The day he arrives. C’est d’autant plus paradoxal que le film se pose comme l’aboutissement d’un style, par la reprise quasi systématique des éléments qui le signalent : une même manière de composer les scènes (cigarettes fumées sous la neige, corps engoncés dans des polaires, beuveries tranquilles dans un bar en et regards croisés en triangle, scène de pleurs au sein d’un couple tête contre tête), une proximité totale des personnages avec ceux des films précédents (Oki réapparaissant même à la toute fin, pour prendre en photo le personnage principal), une discordance indépassable entre paroles et actes (conseiller tranquillement le contraire de ce qu’on fait, ne pas y penser sérieusement).

Le temps est ici traité sur un même mode non linéaire, éclaté et très elliptique : du court week-end initialement prévu, on ne verra que les nuits et quelques promenades en solitaires. L’action semble figée dans une éternelle répétition de motifs et de répliques, qu’amplifient les correspondances physiques (Sungjoon croit retrouver sa première compagne dans la jeune femme que lui fait rencontrer son ami d’enfance) et de situations (les textos de l’ex court-circuitent systématiquement la conversation amoureuse, et sont autant de rappels qui soulignent à quel point rien ne peut évoluer, à quel point chaque réplique est condamnée à n’être qu’une reprise du dialogue du début). Le film atteint une certaine épure par ce resserrement des cercles concentriques ; en témoigne une des bande-annonces, qui fait défiler la scène au bord de la route à l’envers : émerge d’abord le couple seul, puis apparaît ce qui gravite autour, amis et autos, tout ce qui vient parasiter progressivement la relation et densifier les signes du films. Comme toujours ce mouvement de remplissage ne donne aucune direction, ne va pas vers un sens mais vers une accumulation de choses informes, dont on ne peut rien tirer : la rencontre par l’étudiante de « plusieurs personnes qui travaillent dans le cinéma » (et que fera le cinéaste à son tour), la répétition millimétrique des scènes (entrée dans le bar, « la patronne n’est pas là », « elle laisse le bar sans surveillance ? » puis le piano et toujours le même air, sans progression du jeu), enfin l’analyse parodique du « c’est tout à fait moi » reprise au premier degré.

De fait les jeux de reprises, les échos ne font que confirmer la faiblesse des personnages : la mort de l’animal de compagnie qui fait soudainement fondre en larme, sans second degré, c’est le constat humble et désenchanté du réel comme déception, triste et fermé sur lui-même. Cette confusion et nullité de l’expérience est portée en particulier par les personnages masculins : Sungjoon, semblable au héros d’Oki’s movie, a une même tendance à l’effacement face à l’assurance d’une féminité qui sait où elle va. L’homme chez Hong Sang-soo est un ado perpétuel, maladroit et hésitant, qui s’humilie en buvant trop, en dormant dans le froid ou en s’effondrant en larmes, c’est celui dont la parole n’a pas d’autre valeur possible que la séduction par l’apitoiement et le ridicule. Mon sentiment est sans doute lié à un certain paroxysme qu’atteint le film, dont le ramassement est tel qu’on voit mal comment In another country pourrait aller plus loin sur cette voie. C’est aussi un agacement, une frustration dans des motifs dont on sait la vacuité à l’avance, dans l’impression qu’ils ne contribuent à la construction que d’une déchéance plus longue : même les scènes de bar, habituellement les plus réussies, ne semblent ici qu’appliquer une recette réduite à elle-même. Visuellement le film est aussi alourdi par un noir et blanc étrange, et par le jeu assez médiocre du premier rôle, à qui je préfère largement Seon-gyun Lee (de Oki’s movie).

The day he arrives semble être un film malgré lui ; la production de Hong Sang-soo s’étoffe mais montre toujours moins, elle ne raconte plus que l’histoire d’un cinéaste qui refuse de l’être, qui explore sans fin le milieu universitaire mais dont le héros fuit les trois élèves qui le suivent, finissant par les insulter dans une sorte d’accès de folie. Apothéose d’un cinéma touchant qui, parce qu’il montre un vide, paraît hésiter à se laisser reconnaître et appréhender, à se laisser aimer pour lui-même.

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