Zero Dark Thirty

Zero Dark Thirty (États-Unis, 2013), un film de Kathryn Bigelow avec Jessica Chastain, Jason Clarke et Joel Edgerton. Durée : 2h29. Sortie France : 23 janvier 2013. Produit par Annapurna Pictures et distribué par UIP.

Globalement encensé par la critique outre-Atlantique, avidement reçu par le public qui vient de le porter au sommet du box-office, le film n’en a pas moins déclenché une vive polémique portant sur le rôle crucial qu’il attribue à la torture dans la découverte de la cache de Ben Laden (Le Monde du 21 décembre 2012). Cette querelle, qui cristallise les réserves qu’on peut entretenir à son égard ne doit pas empêcher de reconnaître ses mérites. Zero Dark Thirty est d’abord une fiction documentée qui cumule les qualités du film d’espionnage, du thriller, du film de guerre, du récit de vengeance et du portrait de femme. Rien de moins. […] Ce scénario baroque, qui aurait osé l’écrire ? A part Marvel ou Tarantino, on ne voit pas. Mais lorsque la fiction s’invite ainsi dans le réel, mieux vaut pour les oeuvres qui s’en inspirent jouer la partition sans fioritures. C’est ce qu’a bien compris Kathryn Bigelow, qui fait taire tout pathos pour se tenir au plus près de ce combat de l’ombre, embarquant le spectateur dans le récit documenté et circonstancié d’une chasse à l’homme qui se veut la plus réaliste possible. S’appuyant sur un sérieux travail d’enquête mené par le journaliste, scénariste et producteur du film, Mark Boal, la réalisatrice a été confrontée à deux défis : celui de la durée (dix ans d’enquête à faire tenir en deux heures trente) et celui de l’incarnation (quels personnages privilégier pour faire tenir le récit).

Le film s’en sort bien. Il transmet, d’une part, la tension d’une traque clandestine qui a concerné des centaines de protagonistes aux quatre coins du monde. Il identifie, de l’autre, la résolution américaine à une frêle agente de la CIA, Maya (interprétée par Jessica Chastain), dont l’intuition et l’obstination, à la fois contre ses ennemis et l’inertie de sa propre administration, finiront par payer. Ce personnage, nous dit-on, a réellement existé. Il n’en fonde pas moins la part la plus romanesque et discrètement ironique du film, en vertu de laquelle une femme indépendante et sacrément entêtée se paie la tête du fondamentaliste mondial en chef, en même temps que Kathryn Bigelow dresse, à travers elle, son propre rapport d’activité au sein d’un empire hollywoodien notoirement « burné ».

La scène finale élève à cet égard le film au niveau de la virtuosité, avec l’attaque du commando spécial des marines sur la maison fortifiée d’Abbottabad. Pulsation sombre et lancinante orchestrée par Alexandre Desplat, plans rasants des montagnes pakistanaises à bord des hélicoptères furtifs caparaçonnés de noir, prise d’assaut inexorable du réduit en vision nocturne, élimination à peine entrevue de la cible principale : cette séquence d’anthologie peut être considérée comme le contre-pied idéologique et esthétique (humus patriotique et basse intensité) à la bacchanale wagnérienne des hélicoptères d’attaque mise en scène par Coppola dans Apocalypse Now. — Le Monde

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