The House That Jack Built

The House That Jack Built (Danemark, 2018), un film de Lars Von Trier avec Matt Dillon, Bruno Ganz et Uma Thurman. Durée : 2h35. Sortie France : 17 octobre 2018. Produit par Zentropa productions et distribué par Les Films du Losange.

Très bon jeu d’acteur de Matt Dillon, mais en dehors de ça comme d’habitude très peu de choses à sauver chez Lars von Trier, qui n’en finit plus de nous livrer ses petites réflexions mégalomanes sur son cinéma, et des mises en scène volontairement grossière mais qui passent leur temps à se dédouaner d’elles-mêmes. Certains passages ont heureusement un peu d’humour mais dans l’ensemble ça reste très premier degré, des références à Glenn Gould (qui n’en demandait pas tant) à celles d’Albert Speer en passant par ses propres films (dont le navet absolu Nymphomaniac) ça donne quand même furieusement envie de quitter la salle, le pire étant le dialogue lourdingue et complaisant en voix off, qui ouvre le film au noir pendant près d’une minute et accompagne toute la narration. Von Trier écrit mal ses dialogues et il nous les inflige pendant 2h30, c’est à se demander si ça vaut le déplacement en salles.

Six portraits XL : 1 Léon et Guillaume

Six portraits XL : 1 Léon et Guillaume (France, 2018), un film documentaire d’Alain Cavalier. Durée : 1h44. Sortie France : 17 octobre 2018. Produit par Caméra One et distribué par Tamasa.

Retour du maître avec une série de 6 portraits au long cours, qui débute avec Léon et sa petite entreprise de cordonnerie, quelques mois avant sa fermeture, et se poursuit avec Guillaume et l’ouverture de sa nouvelle boulangerie. Deux couples, une fin de carrière et un début, et un film qui balance entre un amour franc pour son sujet et une petite mise à distance dans la deuxième moitié, là on sent que la méthode Cavalier trébuche un peu, peut-être à cause de la distance de l’âge. Malgré tout il continue de saisir, en tournant jusqu’à l’épuisement, des moments complètement impossibles à reproduire en fiction et dont la portée est d’autant plus grande que c’est un don sans enjeu, un pur plaisir du regard. Intervention émouvante de Cavalier après le film, il sait très bien articuler sa réflexion sur ses propres films et a beaucoup d’humour, même quand il s’agit d’évoquer les nombreux amis filmés au fil de sa carrière et qui sont morts depuis.

Make It Soul

Make it Soul (France, 2018), un court métrage de Jean-Charles Mbotti Malolo. Durée : 15mn. Produit et distribué par Kazak Productions.

Belle animation au feutre dans ce court métrage sur la rivalité entre James Brown et Solomon Burke, mais le retour régulier à un trait cartoon gâche un peu l’ensemble. Sympathique musicalement mais la narration n’explore pas grand chose de la relation entre les deux géants au-delà de ce court épisode, ça laisse un peu sur sa faim.

Venom

Venom (États-Unis, 2018), un film de Ruben Fleischer avec Tom Hardy, Michelle Williams et Riz Ahmed. Durée : 1h52. Sortie France : 10 octobre 2018. Produit par Columbia Pictures et distribué par Sony Pictures.

Pur plaisir de CGI dans les yeux après une heure de scénario indécent, Venom entérine le principe selon lequel les Marvel et autres DC Comics concentrent l’intégralité de leur budget dans de l’épate technique. Au début l’animation 3D est un peu fignolée, mais rapidement on bascule dans de la pure texture façon Blender, lisse et glacée, ce qui pour le coup colle bien avec le personnage. Probablement inregardable sur petit écran mais parfait en salle.

Monika

Sommaren med Monika (Suède, 1953), un film de Ingmar Bergman avec Harriet Andersson, Lars Ekborg et John Harryson. Durée : 1h35. Reprise France : 26 septembre 2018. Produit par Svensk Filmindustri et distribué par Carlotta.

Jean-Luc Godard qui a le mieux saisi la singularité du Bergman de cette époque, écrit : “Un film d’Ingmar Bergman, c’est, si l’on veut, un vingt-quatrième de seconde qui se métamorphose et s’étire pendant une heure et demie. C’est le monde entre deux battements de paupières, la tristesse entre deux battements de coeur, la joie de vivre entre deux battements de mains.” Ou encore : “Il faut avoir vu “Monika” rien que pour ces extraordinaires minutes où Harriett Andersson, avant de recoucher avec un type qu’elle avait plaqué, regarde fixement la caméra, ses yeux rieurs embués de désarroi, prenant le spectateur à témoin du mépris qu’elle a d’elle-même d’opter involontairement pour l’enfer contre le ciel. C’est le plan le plus triste de l’histoire du cinéma.”

Ce plan de Monika, considéré à tort ou a raison comme le premier regard-caméra de l’histoire du cinéma, a en effet durablement impressionné les futurs metteurs en scène de la Nouvelle Vague, inaugurant ainsi une influence sur les cinéastes français qui ne s’est jamais démentie et qui traverse les générations successives passant par Jacques Doillon ou Philippe Garrel pour arriver jusqu’à Olivier Assayas ou Arnaud Desplechin. Pour Alain Bergala, ce regard est fondateur du regard de discrimination des spectateurs entre eux. A chaque spectateur, Monika demande personnellement : “soit tu restes avec moi, soit tu me condamnes et tu restes avec mon gentil mari”. Jusqu’à présent tout le monde adhérait au personnage de Monika : elle a pris toutes les initiatives alors que son compagnon est plutôt falot. Mais, cette fois-ci, elle veut quitter cet homme, petit bourgeois, gentil, travailleur et économe qui lui fait mener une vie qu’elle ne supporte pas plus que son ancienne condition de prolétaire. Elle n’aime pas son enfant. Elle décide de coucher avec le premier homme venu pour que la rupture soit définitive, qu’elle puisse quitter son mari et son enfant.

Chaque spectateur doit se décider et prendre un parti qui n’est pas celui de son voisin, de son ami ou de sa femme. Il ne s’agit pas d’une petite transgression mais d’une date fondatrice du cinéma moderne qui éprouve une phobie envers la direction du spectateur où tout le monde passerait en même temps par la même compréhension, la même émotion, où il n’y a pas de dysfonctionnement dans la gestion collective des spectateurs. Le plan est prémédité. La lumière du jour provenant de la vitre du café est rendue avec des projecteurs. Bergman éteint progressivement cette lumière du jour pour ne garder qu’un rapport d’intimité avec Monika. Bergman est à la limite de l’obscène : l’actrice fait une passe avec le spectateur”. — Jean-Luc Lacuve, Ciné Club de Caen