35 Rhums

35 Rhums (France, 2008), un film de Claire Denis avec Alex Descas, Mati Diop et Nicole Dogue. Durée : 1h40. Sortie France : 18 février 2009. Produit par Soudaine Compagnie et distribué par Wild Bunch.

Sans doute un des plus beaux films de Claire Denis, porté par le jeu mutique d’Alex Descas et par une bande-son sublime, encore une fois composée par les Tindersticks avec en bonus quelques belles trouvailles comme Nightshift des Commodores. Les cadres et la composition des plans sont impeccables et la belle simplicité des dialogues font penser à du Hong Sang Soo.

35 rhums a l’air d’une histoire de routine. Métro-boulot-souper avant rebelote le lendemain, avec la conscience de ne pas avoir rêvé un quotidien si gris, la dureté à vivre sa condition d’homme, la quiétude discrète des retrouvailles du soir une fois passée l’épreuve de la promiscuité de la cage d’escalier, cette femme qui fume à sa fenêtre et ce foutu vélo qui encombre le palier. Une journée passe, le temps file, la radio ronronne, l’omelette bave, des gens restent, des gens partent, et, un matin, le petit chat est mort. Mais si, à la manière du train, 35 rhums a l’air de foncer droit. C’est pour illustrer la fatalité. Car ce qui est en jeu, c’est une étape funeste : un aiguillage, un tunnel, un ultime raid vers le terminus. Pour un collègue de travail qui part à la retraite, le désarroi, “le sentiment de se sentir désert”, une impasse suicidaire. Pour Lionel et Joséphine, l’heure de se quitter, parce qu’il est souhaitable qu’une fille s’éloigne un jour de son veuf de père et parte avec un autre homme, d’un autre âge, pour une autre forme d’amour.

Courtisée par un étudiant de sa fac, Joséphine va choisir Noé, voisin d’immeuble, qui vend son appartement et va voir ailleurs, tandis que Lionel, qui découche, refoule les avances amoureuses de Gabrielle, une amie chauffeur de taxi. Tout ce monde-là forme une petite bande qui, un soir de pluie, part assister en voiture à un concert, tombe en panne, et se retrouve coincée dans un bistrot de banlieue pour l’une de ces séquences où Claire Denis excelle : la fraternité d’un repas-brochettes qui tourne au guinche, au slow, au frémissement sensuel, à la chorégraphie, à l’ivresse. Claire Denis a un secret : elle sait filmer avec une troublante évidence, une effusion fluide, ces instants furtifs où tout vacille, ces danses qui irradient de solitude, ces mains tendues dans le vide, ces corps qui incarnent un désir, un mal, une musique ou une transgression. Filmer sans transcendance ni compassion, au-delà du moindre dialogue, juste comme ça, poétiquement, par le rapport plastique qu’elle entretient avec l’image, avec l’étrangeté, avec la contemplation, avec une forme d’innocence presque documentaire. — Jean-Luc Douin, Le Monde