Affreux sales et méchants

Brutti, Sporchi e Cattivi (Italie, 1976), un film de Ettore Scola avec Nino Manfredi, Francesco Anniballi et Maria Bosco. Durée : 1h55. Reprise France : 8 juillet 2009. Produit par Compagnia Cinematografica Champion et distribué par Carlotta.

Le film suscite une forme de gêne. Il montre les pauvres, les très pauvres, les misérables, leur vie dans un bidonville, sur les hauteurs de Rome la prospère. Il ne cache rien, comme la pudeur le voudrait. Il se fout des bons sentiments, du discours social, il ne cherche pas à enjoliver. Pas de lumière christique ici, comme on la voit chez Pasolini sur les visages des voyous. Pas davantage de beauté, comme celle de Delon que Visconti faisait irradier dans Rocco et ses frères. Pas de message, comme dans Le Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica. Juste un rire honteux, à mi-chemin entre le voyeurisme et la stupéfaction.

Scola se contrefout du documentaire mais il montre tout sous une lumière crue. Ses pauvres sont vulgaires et répugnants. Ils volent et se volent entre eux, se prostituent, pratiquent l’inceste, bouffent comme des porcs, picolent pareillement. Les pauvres sont sales, laids, méchants, exactement comme l’indique le titre –que l’on reprocha au réalisateur. Ils n’ont aucune conscience de classe: on lui en tint grief aussi.

[…] «La famille, c’est comme la merde, plus c’est proche plus ça pue», souffle Giacinto, le patriarche borgne qui règne en tyran paranoïaque sur sa famille nombreuse et minable, grotesque Roi Lear des borgate. Qui ramène une putain obèse chez lui et l’impose à sa femme, laquelle projettera de l’empoisonner. Impossible d’oublier Nino Manfredi, génialissime dans ce rôle, en train de se faire un lavage d’estomac avec une pompe à vélo! Avant de dégueuler copieusement la mort aux rats administrée par sa chère épouse.

[…] Affreux, sales et méchants te saute à la gueule dès les premières images. Le film s’ouvre avec une fillette qui se lève à l’aube pour aller chercher de l’eau à la pompe. Il se clôt avec cette même fille, engrossée, peut-être par quelqu’un de sa famille, sans aucun message d’espoir. Son gamin aura le même destin qu’elle.

Jean-Marc Proust, Slate.fr