Burning

Burning (Corée du Sud, 2018), un film de Lee Chang-Dong avec Yoo Ah-In, Steven Yeun et Jeon Jong-seo. Durée : 2h28. Sortie France : 29 août 2018. Produit par Pine House Films et distribué par Diaphana.

Sorte de Jules et Jim du matin (pas toujours) calme, Burning nous raconte l’histoire de Haemi, Jongsu et Ben. Haemi est fantasque, vivace, avec un fond dépressif, Jongsu est fils de paysan, taiseux, timide, écrivain velléitaire, alors que Ben est un bobo friqué, arrogant, sûr de lui. Les trois sont aussi très sexys. Que se passe-t-il exactement entre eux ? On sait que Haemi et Jongsu ont couché une fois ensemble et que Jongsu en devient fou amoureux, mais pour le reste, c’est plus mystérieux. Haemi aime-t-elle Ben ou Jongsu, ou les deux, ou aucun des deux ? Ben aime-t-il Haemi ou est-elle pour lui un coup parmi d’autres ? L’amitié est-elle possible entre Ben et Jongsu alors qu’ils courtisent la même fille et ont des personnalités opposées, sans oublier leur différence de classe sociale (subtil substrat politique du film) ? Toute la tension à feu doux du film réside dans ces questions alors qu’on voit ces protagonistes évoluer dans des situations banales : repas, pots, virées à la campagne, discussions, tâches quotidiennes… Mais chacun (et le film en sa globalité) secrète du mystère, cette part de béance en laquelle peut s’engouffrer le spectateur.

Puis un jour, Haemi disparaît, motif hitchcockien très en vogue cette année à Cannes (voir Bi Gan ou David Robert Mitchell, signataires d’autres films “chercher la femme”). Rongé de chagrin, Jongsu la recherche, tandis que le cynique Ben semble prendre la chose plus légèrement. Et insidieusement, Burning parvient à ce tour de force qui est en fait un tour de grâce : tout ce qui se passe de fondamental entre ces trois êtres a lieu hors champ, n’est jamais montré frontalement mais simplement suggéré par une foultitude d’indices et d’allusions savamment distillées au long du récit. Derrière les apparences de ce film, un autre film caché se trame, que l’on devine sans que jamais les choses soient explicites. C’est comme le feu, qui peut brûler spectaculairement, ou couver sous la cendre – ou au fond de l’âme. Admirablement mené, photographié, mis en musique, laissant toujours planer une part d’incertitude, Burning nous hante longtemps après la projection. — Serge Kaganski, Les Inrocks