Les Amants du Capricorne

Under Capricorn (États-Unis, 1949), un film d’Alfred Hitchcock avec Ingrid Bergman, Joseph Cotten et Michael Wilding. Durée : 1h57. Reprise France : 27 février 2019. Produit par Warner Bros et distribué par Les Acacias.

A Sydney, en 1831, le cousin du nouveau gouverneur anglais tente d’aider une jeune femme déséquilibrée, mariée à un ancien bagnard émancipé. Au sujet de ce très beau film, Jean Domarchi parla dans les Cahiers du cinéma de « chef-d’œuvre inconnu ». Il est vrai que Les Amants du Capricorne fut incompris au moment de sa sortie. Les raisons en sont simples : Hitchcock délaisse le “suspense” pour signer un mélodrame en costumes presque dénué d’action. Pour ce projet ambitieux et personnel, il conserve le principe de mise en scène qu’il avait adopté précédemment pour La Corde, mais en en lui donnant une signification plus subtile. Les Amants du Capricorne ne réitère pas le tour de force d’un film construit en un seul plan illusoire. L’utilisation systématique de plans-séquences fluides et complexes dépasse ici le stade expérimental pour s’intégrer dans une appréhension classique. C’est dans ce film qu’apparaît avec le plus de clarté ce souci d’art total qui mêle au théâtre (les longs monologues d’Ingrid Bergman) et à une caractérisation des personnages empruntée à la littérature romantique les techniques de l’écriture cinématographique, poussée à un haut niveau de sophistication. Ce film témoigne du génie d’un artiste qui voulait réaliser des films pour le plus grand nombre, et dont les échecs commerciaux (Vertigo) laissent davantage percevoir sa personnalité et son ambition.

Olivier Père, Les Inrocks

Once Upon A Time… In Hollywood

Once Upon A Time… In Hollywood (États-Unis, 2019), un film de Quentin Tarantino avec Leonardo DiCaprio, Brad Pitt et Margot Robbie. Durée : 2h41. Sortie France : 14 août 2019. Produit et distribué par Sony Pictures.

L’accueil critique du film a versé tellement dans la surenchère dans les deux sens que ça en a vraiment été pénible, alors que c’est un très bon Tarantino, bien écrit, avec des moments émouvants et mélancoliques, sans trop d’ironie ou de lourdeur. Le scénario est d’une grande liberté dans son écriture et laisse toute sa place au duo Leonardo DiCaprio – Brad Pitt. Tarantino arrive au bout de quelque chose dans son œuvre et eux aussi, ce n’est pas encore la fin mais déjà au moins le sentiment de sa proximité.

My Dinner With André

My Dinner with André (France, 1981), un film de Louis Malle avec Jean Lenauer, Wallace Shawn et Andre Gregory. Durée : 1h50.

Wallace Shawn, 36 ans, est un New-yorkais pas très fortuné – dans tous les sens du terme : auteur de théâtre, il n’arrive pas à placer ses pièces, et par voie de conséquence, il ne parvient pas non plus à payer ses factures ! Ce soir là, Wally (comme on l’appelle familièrement) a un dîner avec André Gregory, ancien ami et metteur en scène que personne n’a revu depuis des années. Lorsqu’il arrive dans le restaurant très chic où ils se sont donnés rendez-vous, Wally retrouve un André au sommet de sa forme, et, pendant l’heure et demie que va durer le dîner, il va le presser de questions. […] Wallace Shawn fait assez souvent penser à Woody Allen. Même aspect modeste, même recours à la voix off et même auto-ironie : « Enfant je ne pensais qu’à l’art et à la musique, aujourd’hui, à 36 ans, qu’à l’argent ». Debby sa compagne est obligée de travailler comme serveuse pour subvenir aux besoins du couple et il se plaint de constater les réactions de ses amis comme s’il avait annoncé « qu’elle allait en prison pour avoir tué leurs enfants ». Le sens du film et de la conversation entre les deux hommes se retourne plusieurs fois. Wally craint d’abord qu’André ne soit complètement névrosé. Il aurait sangloté sur une réplique de Sonate d’automne : « J’existe dans ma musique mais pas dans ma vie ». André montre pourtant une superbe infaillible. Certes, il se demande “Qui suis-je?”, “D’où je viens”, “Où vais-je ?” Mais il semble riche et est un protégé du célèbre Grotowski. Les expériences décrites semblent toutefois de plus en plus grotesques et Wally tente d’imposer son point de vue. André le renvoie alors à son échec. Sans doute ne faut-il pas montrer au théâtre des solitaires confrontés à la violence comme dans la vie. Si on montre un monde sans issue, le spectateur devient passif. Sur la première gymnopédie de Satie, c’est néanmoins Wally qui semble avoir raison, appréciant les petits riens des rues de New York qui lui rappellent tous un souvenir qui lui fait chaud au coeur alors qu’André a fini par montrer une incroyable misanthropie.

Jean-Luc Lacuve, Ciné Club de Caen

Film surprenant qui fait bifurquer par son dialogue fleuve le scénario dans des directions complètement improbables mais avec un rythme très bien tenu, qui ouvre des questionnements chez le spectateurs malgré la simplicité ou l’incongruité des positions défendues, selon les moments. Le film a l’air d’avoir fait souvent l’objet d’adaptations au théâtre et c’est vrai qu’il semble bien s’y prêter.

L’Insoumise

Jezebel (États-Unis, 1938), un film de William Wyler avec Bette Davis, Henry Fonda et George Brent. Durée : 1h43. Produit par First National Pictures.

Si on peut trouver l’appellation de “faiseur de talent sans grand génie personnel” appliquée parfois à Wyler quelque peu réductrice, force est de constater que Jezebel est tout entier voué à faire resplendir la star maison Warner. Cette époque (les années 30), généralement peu chérie des cinéphiles contemporains, est marquée par la naissance du code “Hays” (code de censure destiné à bannir du cinéma américain un certain nombre de thèmes et d’éléments jugés immoraux) et par la crise qui frappa le pays, mettant à mal le système économique des studios. L’heure est aux économies, à l’efficacité, le réalisateur est un ouvrier parmi d’autres et la mise en scène même prend une tournure purement utilitaire. Wyler impose pourtant ses vues et, finalement dans l’intérêt même du studio, offre à Bette Davis un somptueux écrin. Tiré d’une pièce à l’argument plutôt commun (le sud d’avant la guerre de sécession, une histoire d’amour somme toute bien ordinaire), Jezebel est avant tout l’histoire de la fin d’un monde. Le sud, vieillissant et sclérosé, se meurt. On y règle encore les “affaires d’honneur” dans un champs à l’aube et au pistolet, et les jeunes filles non mariées ne peuvent aller au bal en portant une autre couleur que du blanc. Cette aristocratie décadente, ancrée dans de trop anciennes traditions, ne sent pas venir le vent du changement, elle finira emportée dans le souffle pestilentiel de ses marais croupissants. Avec elle, Julie, l’insoumise, incarnation de ce sud fier et indomptable, partira sur le chariot portant les morts de la Nouvelle Orleans vers l’île qui sert de mouroir à ceux atteints par la fièvre jaune, ultime acte de fierté (certains préfèreront parler de rédemption) d’un monde définitivement balayé par le souffle du progrès.

Olivier Gonord, DVDClassik

Bette Davis au fait de sa gloire dans un rôle de femme du sud qui ira jusqu’au bout d’un sacrifice absurde pour l’identité de son territoire, face au triomphe de la côte Est incarnée par l’arrivée de New-Yorkais méprisants. La séquence finale avec l’arrivée de la fièvre jaune et les cartons « Yellow Jack! » est super.

Les Contes de la lune vague après la pluie

Ugetsu monogatari (Japon, 1953), un film de Kenji Mizoguchi avec Machiko Kyô, Mitsuko Mito et Kinuyo Tanaka. Durée : 1h37. Reprise France : 31 juillet 2019. Produit par Daiei Studios et distribué par Capricci.

XVIe siècle. Deux villageois ambitieux partent à l’aventure : le potier Genjuro désire profiter de la guerre pour s’enrichir, le paysan Tobei rêve de devenir un grand samouraï. À la ville, Genjuro est entraîné par une belle et étrange princesse dans son manoir où il succombe à ses sortilèges… Pendant ce temps, le malheur fond sur les épouses délaissées : Ohama est réduite à la prostitution, Miyagi est attaquée par des soldats affamés.

Le Café des images

Malgré la beauté de la mise en scène je dois dire que je suis resté imperméable au film, à cause du côté hystérique du jeu d’acteurs et des séquences fantasmées qui ne prennent pas. La trajectoire des personnages, et la réunion d’Ohama et Tobei à la fin a pourtant quelque chose de très simple et tragique à la fois, mais je ne suis pas rentré dedans.

L’Aventure de Mme Muir

The Ghost and Mrs. Muir (États-Unis, 1947), un film de Joseph L. Mankiewicz avec Gene Tierney, Rex Harrison et George Sanders. Durée : 1h44. Reprise France : 22 octobre 2013. Produit par 20th Century Fox et distribué par Swashbuckler Films.

Cette histoire de fantôme est l’une des plus belles de toute l’histoire du cinéma. Tout ce qui n’est qu’habituellement qu’apparition éthérée prend ici une forme très charnelle. Le fantôme rugit comme un dragon mal embouché et toise sa proie avec un regard plus qu’entendu. Leurs baisers sont impossibles, la clandestinité les bâillonne, mais jamais le cinéaste ne joue sur la frustration. Ce mariage paisible entre le réel et l’irréel est un triomphe sur la mort et sur l’ordre des choses.

L’un des chefs-d’œuvre de Mankiewicz et l’un des plus beaux films hollywoodiens. Dans ce troisième film réalisé pour La Fox, qu’il n’a pas écrit lui-même, dont il a seulement corrigé le scénario, peaufinant notamment le personnage de Miles Fairley, Mankiewicz s’exprime aussi profondément que dans les œuvres qu’il a tirées de ses propres scripts.

L’aventure de madame Muir offre un alliage rare, presque unique, entre l’expression d’une intelligence déliée et caustique et un goût romantique de la rêverie s’attardant sur les déceptions et illusions de l’existence.

Le film raconte avec une poésie déchirante, la supériorité mélancolique du rêve sur la réalité, le triomphe de ce qui aurait pu être sur ce qui a été. C’est également un film sur la solitude, sur ces âmes insatisfaites et rêveuses à qui la solitude justement ouvre la voie vers la connaissance de la nature, vers une forme lointaine et presque immatérielle de bonheur.

Jean-Luc Lacuve, Ciné Club de Caen