L’Aventure de Mme Muir

The Ghost and Mrs. Muir (États-Unis, 1947), un film de Joseph L. Mankiewicz avec Gene Tierney, Rex Harrison et George Sanders. Durée : 1h44. Reprise France : 22 octobre 2013. Produit par 20th Century Fox et distribué par Swashbuckler Films.

Cette histoire de fantôme est l’une des plus belles de toute l’histoire du cinéma. Tout ce qui n’est qu’habituellement qu’apparition éthérée prend ici une forme très charnelle. Le fantôme rugit comme un dragon mal embouché et toise sa proie avec un regard plus qu’entendu. Leurs baisers sont impossibles, la clandestinité les bâillonne, mais jamais le cinéaste ne joue sur la frustration. Ce mariage paisible entre le réel et l’irréel est un triomphe sur la mort et sur l’ordre des choses.

L’un des chefs-d’œuvre de Mankiewicz et l’un des plus beaux films hollywoodiens. Dans ce troisième film réalisé pour La Fox, qu’il n’a pas écrit lui-même, dont il a seulement corrigé le scénario, peaufinant notamment le personnage de Miles Fairley, Mankiewicz s’exprime aussi profondément que dans les œuvres qu’il a tirées de ses propres scripts.

L’aventure de madame Muir offre un alliage rare, presque unique, entre l’expression d’une intelligence déliée et caustique et un goût romantique de la rêverie s’attardant sur les déceptions et illusions de l’existence.

Le film raconte avec une poésie déchirante, la supériorité mélancolique du rêve sur la réalité, le triomphe de ce qui aurait pu être sur ce qui a été. C’est également un film sur la solitude, sur ces âmes insatisfaites et rêveuses à qui la solitude justement ouvre la voie vers la connaissance de la nature, vers une forme lointaine et presque immatérielle de bonheur.

Jean-Luc Lacuve, Ciné Club de Caen

Nowhere

Nowhere (États-Unis, 1997), un film de Gregg Araki avec James Duval, Debi Mazar et Rachel True. Durée : 1h22. Sortie France : 17 septembre 1997. Produit par Why Not Productions et distribué par Haut et Court.

Encore un Araki déjanté, qui déborde de culture des années 90 : couleurs acides, rock débile, dialogues de sit-com, le tout arrosé de toutes sortes de substances et d’une tragédie en arrière plan constamment tournée en dérision par un grand bazar pop et télévisuel.

Dans Nowhere, le Nippo-Californien Gregg Araki reprend et prolonge avec panache les choses où Bret Easton Ellis les avait laissées il y a une décennie avec sa description désabusée de la jeunesse huppée de Los Angeles. Mais ici, pas de trace du spleen romantique qui avait ponctué les années no-wave/cold-wave. Le constat d’Araki sur le vide mental et spirituel de cette catégorie de la population de la Côte Ouest est nettement moins mélancolique, plus stylisé, que celui de son collègue écrivain, voire doublé d’une certaine euphorie, naturellement liée à une stimulation chimique forcenée.

[…] Le film relate les déambulations, distractions, papotages et micro-intrigues amoureuses d’un groupe d’adolescents décadents. En tête, Dark et sa petite amie Mel, qui a elle-même une petite amie nommée Lucifer, plus toute la ribambelle de leurs joyeux petits camarades : Montgomery, Kriss (Chiara Mastroianni !), Kozy, Zero, Alyssa, Dingbat, Egg, Cowboy, Bart, Handjob, Shad, Ducky, Elvis, Zoe… Une bande de beaux et jeunes tourtereaux de la classe moyenne de LA, étudiants en “catastrophes thermonucléaires” ou en “sexologie humaine” (sic), artistement décoiffés, maquillés et sapés, qui se croisent, se recroisent, s’échangent, se mélangent. Bref, le nec plus ultra de la superficialité urbaine du monde occidental.

[…] Film pop parfait, Nowhere est dans le fond une tragédie : les parents hurlent grotesquement leur désespoir au téléphone quand leur fille violée ou leur garçon junkie se suicident. Gregg Araki dresse un tableau exhaustif de la perte de sens et de réalité qui envahit une société égarée dans sa recherche aveugle et compulsive du plaisir. Plaisir auquel participe indéniablement le spectateur-voyeur, grâce à la dynamique narrative, musicale et visuelle de Nowhere, sa perfection plastique, sa drôlerie cinglante et pétillante, ses dialogues recherchés, et grâce à son fil rouge narratif : les errances du neurasthénique Dark, interprété par l’acteur fétiche d’Araki, James Duval, sosie croisé de Keanu Reeves et d’Araki lui-même, qui s’exprime avec une voix geignarde digne de l’inénarrable Jay Mascis de Dinosaur Jr.

Vincent Ostria, Les Inrocks

The Chaser

The Chaser (Corée, 2008), un film de Na Hong-jin avec Yun-seok Kim, Ha Jung-Woo et Yeong-hie Seo. Durée : 2h03. Sortie France : 18 mars 2008. Produit par Vertigo Entertainment et distribué par Haut et Court.

Très fort pour un premier long métrage, The Chaser montre une vraie inspiration commune entre Na Hong-jin et Bong Jon-Hoo dans leur manière d’aborder le polar. Mais Na Hong-jin est quand même beaucoup plus malin dans sa mise en scène et dans l’écriture de ses dialogues, là où Parasite m’a récemment laissé de marbre.

The Chaser s’ordonne autour d’un montage alterné entre le huis clos statique et terrifiant au domicile du tueur et l’univers urbain et mouvementé du traqueur. Ce synopsis et ce dispositif sont archiclassiques, mais The Chaser séduit par son intensité et son énergie. Personnage à cheval des deux côtés de la loi, Joong-ho saisit par son charisme, sa ténacité, son langage de charretier, aussi drôle que cru. La dimension comique du film se déploie surtout aux dépends de la police officielle, vue comme un aéropage de fonctionnaires puérils et de responsables incompétents. Dans toutes ces scènes, Na Hong-jin fait preuve d’une verve satirique assez irrésistible. Mais il se montre tout aussi habile sur le versant noir et le suspens, brossant un méchant particulièrement sadique. Noirceur et comédie ne font pas forcément bon ménage au cinéma et c’est tout le talent du cinéaste de mélanger ces deux registres avec fluidité.

Serge Kaganski, Les Inrocks

Main basse sur la ville

Le Mani sulla citta (France, 1963), un film de Francesco Rosi avec Rod Steiger, Salvo Randone et Guido Alberti. Durée : 1h45. Reprise France : 10 janvier 2007. Produit par Galatea Films et distribué par Théâtre du Temple.

Quatrième long-métrage de Francesco Rosi, ce film raconte les travaux d’une commission municipale chargée d’enquêter sur l’écroulement meurtrier d’un vieil immeuble dans un quartier populaire du centre historique de Naples. Ce dispositif d’enquête permet de dévoiler les connivences entre pouvoirs économique et politique. La société immobilière responsable est dirigée par un entrepreneur, Nottola (Rod Steiger), également conseiller municipal de droite, qui a obtenu les autorisations nécessaires en dépit des normes de sécurité.

La fructueuse activité de Nottola se fonde entièrement sur ses alliances politiques, qu’il s’agisse de la reconstruction du centre historique ou du développement immobilier à la périphérie de la ville : les terrains agricoles qu’il achète à des prix dérisoires sont déclarés ensuite constructibles par la mairie, qui y apporte toutes les infrastructures. En échange, le constructeur reverse aux hommes politiques qui le soutiennent les dividendes de ses immenses profits et les voix de ses électeurs.

« Les personnages et les faits ici présentés sont imaginaires, mais la réalité sociale et ambiante qui les produit est authentique », précise un carton à la fin du film. Naples, une des villes italiennes les plus endommagées par les bombardements, connut, dans les années 1950 et 1960, un développement urbanistique sauvage et massif. Tout en évoquant une réalité historique et géographique précise, le film met en évidence des mécanismes de corruption reconnaissables ailleurs. En France à sa sortie, on évoqua l’affaire Pouillon.

Réalisé en 1963, à la veille du premier gouvernement italien de centre-gauche, en plein boom économique et à un moment où le cinéma italien se penchait volontiers de manière critique sur l’histoire nationale, Main basse sur la ville s’adressait à un large public. Utilisant une caméra mobile et un rythme serré, le film est proche du cinéma social hollywoodien et du style journalistique agressif des nouveaux hebdomadaires comme L’Espresso (proche du français L’Express). C’est un acteur américain, Rod Steiger, qui tient le rôle principal, et une compagnie américaine, la Warner Bros, qui distribue le film. A l’époque de « Hollywood sur Tibre », la présence américaine dans les productions italiennes permet aux Américains de réaliser des profits en Italie et aux Italiens d’être présents sur le marché international.

Lion d’or au Festival de Venise en 1963, le film fit polémique. La critique de droite et, en partie, du centre l’accusait de ne pas être une œuvre artistique mais un film de propagande. Les reproches des critiques de gauche portaient soit sur les aspects formels – une construction narrative jugée moins innovante que celle du précédent film de Rosi, Salvatore Giuliano –, soit sur des questions politiques – discours limité à la dénonciation et au désir d’un bon gouvernant sans remise en cause du système. Ses défenseurs apprécièrent le propos engagé et la puissance formelle. Depuis, ce film, dont le titre italien (Le mani sulla città) est devenu une expression courante, n’a pas cessé de circuler dans le cadre de projections-débats sur l’urbanisme, le droit au logement ou la corruption du pouvoir.

Francesca Leonardi, Le Monde Diplomatique

Possession

Possession (Allemagne, 1981), un film d’Andrzej Zulawski avec Isabelle Adjani, Sam Neill et Margit Carstensen. Durée : 2h05. Sortie France : 27 mai 1981. Produit par Marianne Productions.

Depuis le temps que Chaos Reigns en parle, j’attendais avec impatience de me mettre au cinéma de Zulawski. Belle entrée en matière avec Possession, qui malgré un début pataud arrive rapidement à mettre en place une mise en scène démente, portée par Adjani en démente prise dans un triangle amoureux, et tombée amoureuse d’un monstre. Le côté métaphorique sur la paranoïa en Allemagne de l’Est fait un peu gadget, la puissance horrifique du film suffisant à le rendre intéressant.

Dumbo

Dumbo (États-Unis, 1941), un film de Ben Sharpsteen avec les voix de Verna Felton, Herman Bing et Billy Bletcher. Durée : 1h04. Reprise France : 3 octobre 1956. Produit par Disney et distribué par Buena Vista Pictures.

Un Disney à part, par son format (il dure à peine plus d’une heure), ses économies de moyen dans l’animation et la cohabitation de deux styles de dessin (avec celui des studios Fleischer), la dureté de son scénario (Dumbo ne parle jamais, est rejeté en permanence, il perd sa mère et fait l’objet de moqueries y compris des siens, c’est vraiment Bambi en plus dur) et surtout sa scène des éléphants roses complètement psychédélique et en même temps terrifiante, à mille lieux du reste de la production Disney. Le film lève un voile sur la part sombre à l’œuvre dans l’écriture des films du studio, il est à la fois fidèle au style de la maison et beaucoup plus direct, sans atours.