Tendres Passions

Terms of Endearments (États-Unis, 1983), un film de James L. Brooks avec Shirley MacLaine, Debra Winger et Jack Nicholson. Durée : 2h07. Sortie France : 4 avril 1984. Produit par Paramount.

Film culte, qui joue de plusieurs registres à la fois et n’hésite pas à verser dans le sentiment mais sans tomber dans la niaiserie à l’américaine. Un bon article de Slate sur l’accueil glacial que la critique française a réservé au film lors de sa sortie :

Car il y a plusieurs films dans la première œuvre de Brooks: une comédie, une romance, un mélodrame morbide, un mélodrame maternel dans la lignée de Mirage de la vie de Sirk, un soap opera texan à la Dallas. Les genres classiques débarquent avec leur avatar du petit écran. De quoi déconcerter la critique française au moment de sa sortie en avril 1984, cinq jours seulement avant les Oscars. Reflet du parcours de Brooks, Tendres Passions a une narration télévisuelle, feuilletonesque, très elliptique. Là où il y a ellipse, cut entre l’annonce d’une grossesse et la naissance, il y aurait la place pour une page de pub.

Le «comme dans la vie» (l’imitation de la vie?) qui charme tant Ebert écœure un Serge Daney. Dans Libération, le plus brillant critique de l’époque publie l’impitoyable «Pataugas pour une vallée de larmes», titre où le flamboyant côtoie la vulgarité, titre de mauvais mélo. Tout ce que représente Tendres Passions à ses yeux: «Il est une petite phrase qui résume assez bien une émotion que le cinéma américain, dans ses sagas et ses mélos, ses feuilletons-télé et ses fresques familialistes, a toujours su distiller. Et cette phrase dit à peu près: “C’est la vie”. Tendres Passions n’est que ça: la vie s’obstine à ce point à n’être que la vie que ça en devient obscène.»

Ajoutez à cela le fait que les riches triomphent des pauvres, les parents de leurs enfants. Abject. Réactionnaire. Même réaction négative de la part de Michel Ciment dans Positif: «Médiocre téléfilm, sans style visuel, mélange de comédie boulevardière et de mélodrame dans le pire registre du soap-opera.» Dans Les Cahiers du cinéma, Tendres Passions n’a droit qu’à une notule assassine par l’autre Serge (Toubiana): «Entre la grande mythologie cosmogonique à la Lucas-Spielberg pour grand écran et Dolby, et celle, au rabais, “à la Dallas” (ou en feuilleton familial) pour la petite lucarne, il y a visiblement place pour une voie moyenne, triviale, vulgaire: celle qu’emprunte Terms of Endearment. »

[…] Du point de vue éditorial, c’est La Lettre du cinéma qui aura le plus œuvré pour la reconnaissance du cinéaste. En 2005, alors que Spanglish, sorti quelques mois plus tôt, est ignoré ou méprisé, la revue lui consacre sa couverture et plusieurs papiers dus à Benjamin Esdraffo, Serge Bozon, Emmanuel Levaufre, Gilles Esposito, Axelle Ropert et Camille Nevers. Cette dernière, qui a signé de son vrai nom, Sandrine Rinaldi, son premier film l’an dernier (Cap Nord) est une figure importante de la génération des brooksiens. […] Depuis vingt ans, elle contribue à établir la réputation de Brooks via La Lettre du cinéma, des émissions de radio ou en tant qu’intervenante à deux séances du Thursday Night Live, ciné-club parisien spécialisé dans la comédie américaine contemporaine créé par Sylvain Decouvelaere et Jacky Goldberg. La première séance était consacrée à Spanglish, la deuxième à Comment savoir. Rinaldi était accompagnée de sa consoeur Hélène Frappat, qui a fait ce constat, dur pour ses collègues : « La critique est passée à côté de Brooks parce qu’elle n’est pas au niveau. » « Le public du TNL est plutôt constitué de jeunes spectateurs. Les deux séances se sont extrêmement bien passées, raconte Jacky Goldberg. Tous ceux qui ont participé ont été sidérés par Spanglish et Comment savoir. Aujourd’hui, quand on parle de Brooks à un jeune qui aime la comédie, son nom impose le respect. C’était beaucoup moins le cas il y a deux ans. »

On constate en effet depuis 2011, année de la sortie de Comment savoir, une réhabilitation de Tendres Passions par une nouvelle génération de spectateurs et de critiques.

I love you Phillip Morris

I Love You Phillip Morris (États-Unis, 2009), un film de Glenn Ficarra et John Requa avec Jim Carrey, Ewan McGregor et Leslie Mann. Durée : 1h36. Sortie France : 10 février 2010. Produit et distribué par EuropaCorp.

Super comédie qui part d’un destin personnel hors-norme, taillé sur mesure pour Jim Carrey. Par ailleurs une comédie gay grand public et réussie, ce qui est assez rare pour être souligné.

Roubaix, une lumière

Roubaix, une lumière (France, 2019), un film d’Arnaud Desplechin avec Roschdy Zem, Léa Seydoux et Sara Forestier. Durée : 1h59. Sortie France : 21 août 2019. Produit par Why Not Productions et distribué par Le Pacte.

Plutôt agréablement surpris par ce nouveau Desplechin, avec Roschdy Zem très bon en inspecteur bien ancré dans son territoire, même si flanqué d’un acolyte (Antoine Reinartz) apprenti inspecteur un peu too much qui lit Levinas sur son temps libre et fait des envolées lyriques en voix off. La plus grande surprise vient quand même du duo Seydoux-Forestier : la bande-annonce laissait présager le pire mais l’écriture des dialogues est assez intelligente, et le jeu naturellement cassant de Léa Seydoux va très bien à son personnage et à son jeu d’aller-retour avec celui, plus fragile, de Forestier. Desplechin ne cherche pas vraiment à faire un film policier, il assume de raconter autre chose et de rentrer dans un jeu méta avec ses acteurs et de leur faire porter ses obsessions personnelles (la religion notamment), le film s’en porte plutôt bien.

Les Amants du Capricorne

Under Capricorn (États-Unis, 1949), un film d’Alfred Hitchcock avec Ingrid Bergman, Joseph Cotten et Michael Wilding. Durée : 1h57. Reprise France : 27 février 2019. Produit par Warner Bros et distribué par Les Acacias.

A Sydney, en 1831, le cousin du nouveau gouverneur anglais tente d’aider une jeune femme déséquilibrée, mariée à un ancien bagnard émancipé. Au sujet de ce très beau film, Jean Domarchi parla dans les Cahiers du cinéma de « chef-d’œuvre inconnu ». Il est vrai que Les Amants du Capricorne fut incompris au moment de sa sortie. Les raisons en sont simples : Hitchcock délaisse le “suspense” pour signer un mélodrame en costumes presque dénué d’action. Pour ce projet ambitieux et personnel, il conserve le principe de mise en scène qu’il avait adopté précédemment pour La Corde, mais en en lui donnant une signification plus subtile. Les Amants du Capricorne ne réitère pas le tour de force d’un film construit en un seul plan illusoire. L’utilisation systématique de plans-séquences fluides et complexes dépasse ici le stade expérimental pour s’intégrer dans une appréhension classique. C’est dans ce film qu’apparaît avec le plus de clarté ce souci d’art total qui mêle au théâtre (les longs monologues d’Ingrid Bergman) et à une caractérisation des personnages empruntée à la littérature romantique les techniques de l’écriture cinématographique, poussée à un haut niveau de sophistication. Ce film témoigne du génie d’un artiste qui voulait réaliser des films pour le plus grand nombre, et dont les échecs commerciaux (Vertigo) laissent davantage percevoir sa personnalité et son ambition.

Olivier Père, Les Inrocks

Once Upon A Time… In Hollywood

Once Upon A Time… In Hollywood (États-Unis, 2019), un film de Quentin Tarantino avec Leonardo DiCaprio, Brad Pitt et Margot Robbie. Durée : 2h41. Sortie France : 14 août 2019. Produit et distribué par Sony Pictures.

L’accueil critique du film a versé tellement dans la surenchère dans les deux sens que ça en a vraiment été pénible, alors que c’est un très bon Tarantino, bien écrit, avec des moments émouvants et mélancoliques, sans trop d’ironie ou de lourdeur. Le scénario est d’une grande liberté dans son écriture et laisse toute sa place au duo Leonardo DiCaprio – Brad Pitt. Tarantino arrive au bout de quelque chose dans son œuvre et eux aussi, ce n’est pas encore la fin mais déjà au moins le sentiment de sa proximité.

My Dinner With André

My Dinner with André (France, 1981), un film de Louis Malle avec Jean Lenauer, Wallace Shawn et Andre Gregory. Durée : 1h50.

Wallace Shawn, 36 ans, est un New-yorkais pas très fortuné – dans tous les sens du terme : auteur de théâtre, il n’arrive pas à placer ses pièces, et par voie de conséquence, il ne parvient pas non plus à payer ses factures ! Ce soir là, Wally (comme on l’appelle familièrement) a un dîner avec André Gregory, ancien ami et metteur en scène que personne n’a revu depuis des années. Lorsqu’il arrive dans le restaurant très chic où ils se sont donnés rendez-vous, Wally retrouve un André au sommet de sa forme, et, pendant l’heure et demie que va durer le dîner, il va le presser de questions. […] Wallace Shawn fait assez souvent penser à Woody Allen. Même aspect modeste, même recours à la voix off et même auto-ironie : « Enfant je ne pensais qu’à l’art et à la musique, aujourd’hui, à 36 ans, qu’à l’argent ». Debby sa compagne est obligée de travailler comme serveuse pour subvenir aux besoins du couple et il se plaint de constater les réactions de ses amis comme s’il avait annoncé « qu’elle allait en prison pour avoir tué leurs enfants ». Le sens du film et de la conversation entre les deux hommes se retourne plusieurs fois. Wally craint d’abord qu’André ne soit complètement névrosé. Il aurait sangloté sur une réplique de Sonate d’automne : « J’existe dans ma musique mais pas dans ma vie ». André montre pourtant une superbe infaillible. Certes, il se demande “Qui suis-je?”, “D’où je viens”, “Où vais-je ?” Mais il semble riche et est un protégé du célèbre Grotowski. Les expériences décrites semblent toutefois de plus en plus grotesques et Wally tente d’imposer son point de vue. André le renvoie alors à son échec. Sans doute ne faut-il pas montrer au théâtre des solitaires confrontés à la violence comme dans la vie. Si on montre un monde sans issue, le spectateur devient passif. Sur la première gymnopédie de Satie, c’est néanmoins Wally qui semble avoir raison, appréciant les petits riens des rues de New York qui lui rappellent tous un souvenir qui lui fait chaud au coeur alors qu’André a fini par montrer une incroyable misanthropie.

Jean-Luc Lacuve, Ciné Club de Caen

Film surprenant qui fait bifurquer par son dialogue fleuve le scénario dans des directions complètement improbables mais avec un rythme très bien tenu, qui ouvre des questionnements chez le spectateurs malgré la simplicité ou l’incongruité des positions défendues, selon les moments. Le film a l’air d’avoir fait souvent l’objet d’adaptations au théâtre et c’est vrai qu’il semble bien s’y prêter.