Les Proies

The Beguiled (États-Unis, 1971), un film de Don Siegel avec Clint Eastwood, Geraldine Page et Elizabeth Hartman. Durée : 1h45. Reprise France : 9 avril 2003. Produit par Jennins Lang.

Infiniment plus trouble que la version de Coppola fille, Les Proies de Don Siegel est un huis clos à la mise en scène géniale.

Clint Eastwood n’a pas entendu longtemps pour effriter sa statue de héros monolithique et indestructible. Dès 1971, il campait pour Don Siegel, son second cinéaste d’élection après Sergio Leone, un soudard yankee recueilli par neuf femmes sudistes d’âges différents recluses dans une institution de jeunes filles en pleine Guerre de Sécession. Blessé à la jambe, immobilisé et séquestré, il se transforme vite en homme objet, attisant par son intrusion virile la frustration et l’hystérie des pensionnaires. Cyniques et hypocrites, ses différentes entreprises de séduction n’ont pour seuls objectifs que d’échapper à la surveillance de ses geôlières et rejoindre son armée. Mais le soldat sera finalement piégé et détruit par son propre appétit libidinal et ses instincts violents. Les Proies ne se résume pas à un contre-emploi pour Clint Eastwood. C’est l’un des meilleurs films de Siegel, moins misogyne que misanthrope et antimilitariste, dont les effets de compositions baroques et l’interprétation outrée accentuent le climat étouffant et théâtral. Noyées dans les ténèbres et surchargées de fondus enchaînés, les images de Siegel et de son chef opérateur Bruce Surtees osent jusqu’au maniérisme pictural le plus échevelé comme la superposition du corps meurtri et érotique du mâle Clint avec un tableau du Christ à la descente de croix.

Olivier Père, Arte

High life

High Life (France, 2018), un film de Claire Denis avec Robert Pattinson, Juliette Binoche et André Benjamin. Durée : 1h51. Sortie France : 7 novembre 2018. Produit par Pandora Film Produktion et distribué par Wild Bunch.

Pas véritablement déçu par le film qui a beaucoup de qualités, mais force est de constater qu’il a des problèmes de rythme et de longueur.

Ultime pas de côté qui s’apparente à un saut dans le vide : High Life n’est pas un film de science-fiction. Ou alors si, mais une science-fiction terre à terre, à l’école des maîtres du genre, d’Isaac Asimov à Philip K. Dick : réaliste, donc visionnaire. Le film ne met en scène le futur que pour parler de notre présent où, déjà, la haute technologie cohabite avec la grande misère, économique, politique, affective. Pour reprendre le titre d’un film antérieur de Claire Denis, tout ce qui nous trouble every day, dont, entre autres, le paradoxal bien commun de notre immense solitude. Dans High Life, zéro gravity mais un maximum de gravité.

Quand on lui parle, référence fatale, du 2001 de Kubrick, Claire Denis répond Stalker de Tarkovski. High Life n’est pas une odyssée de l’espace avec boucan wagnérien afférant, mais un corollaire de L’Enfer de Dante, accompagné par les mélopées de Quand on lui parle, référence fatale, du 2001 de Kubrick, Claire Denis répond Stalker de Tarkovski. High Life n’est pas une odyssée de l’espace avec boucan wagnérien afférant, mais un corollaire de L’Enfer de Dante, accompagné par les mélopées de Stuart A. Staples (des Tindersticks). Les passagers du vaisseau numéro 7, tous des assassins condamnés à mort, ont accepté, en échange de leur liberté conditionnée, d’être les esclaves volontaires d’une expérience qui oscille entre la quête d’une source d’énergie inédite et la recherche contrainte de nouvelles formes de reproduction. L’enfer est à eux. Ou plutôt, comme dans le poème de Dante, le vestibule de l’enfer, une porte qui parle et nous dit : “Par moi l’on va dans l’abîme des douleurs ; par moi l’on va parmi les races criminelles.” Et lorsqu’un enfant paraît au terme d’une insémination qui tient plus du viol que de la PMA, son avenir semble lui aussi se dépêcher vers une ligne d’horizon apocalyptique. Noir c’est noir, comme le trou dont s’approche dangereusement le vaisseau numéro 7.

Gérard Lefort, Les Inrocks

En Liberté !

En liberté ! (France, 2018), un film de Pierre Salvadori avec Adèle Haenel, Pio Marmai et Damien Bonnard. Durée : 1h48. Sortie France : 31 octobre 2018. Produit par Les Films Pelléas et distribué par Memento Films Distribution.

Film de forceur où ne rit jamais franchement, c’est assez inquiétant que Salvadori soit considéré comme le sauveur de la comédie à la française. Adèle Haenel n’est pas mauvaise mais Marmai et Bonnard n’ont vraiment pas de talent. Les cinq dernières minutes sauvent un peu le film in extremis, mais globalement il n’en restera rien.

Les Patriotes

Les Patriotes (France, 1994), un film de Eric Rochant avec Yvan Attal, Richard Masur, Nancy Allen. Durée : 2h22. Sortie France : 1er juin 1994. Produit par Lazennec Productions et distribué par Gaumont.

Sorte de préfiguration du Bureau des légendes, Les Patriotes illustre le talent de Rochant pour les intrigues au cœur du système de surveillance étatique, qui lui inspire autant une crainte méfiante qu’une grande fascination.

The House That Jack Built

The House That Jack Built (Danemark, 2018), un film de Lars Von Trier avec Matt Dillon, Bruno Ganz et Uma Thurman. Durée : 2h35. Sortie France : 17 octobre 2018. Produit par Zentropa productions et distribué par Les Films du Losange.

Très bon jeu d’acteur de Matt Dillon, mais en dehors de ça comme d’habitude très peu de choses à sauver chez Lars von Trier, qui n’en finit plus de nous livrer ses petites réflexions mégalomanes sur son cinéma, et des mises en scène volontairement grossière mais qui passent leur temps à se dédouaner d’elles-mêmes. Certains passages ont heureusement un peu d’humour mais dans l’ensemble ça reste très premier degré, des références à Glenn Gould (qui n’en demandait pas tant) à celles d’Albert Speer en passant par ses propres films (dont le navet absolu Nymphomaniac) ça donne quand même furieusement envie de quitter la salle, le pire étant le dialogue lourdingue et complaisant en voix off, qui ouvre le film au noir pendant près d’une minute et accompagne toute la narration. Von Trier écrit mal ses dialogues et il nous les inflige pendant 2h30, c’est à se demander si ça vaut le déplacement en salles.